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Introduction
L’historien travaille habituellement à partir de faits établis pour en tirer des conclusions. Dans notre cas, la démarche est inversée : les Écritures fournissent un cadre chronologique précis, et nous cherchons à déterminer comment les données historiques peuvent le corroborer.
Il est important de souligner qu’avant le XIXᵉ siècle, la tradition chrétienne — patristique, médiévale et renaissante — situait généralement la naissance de Jésus entre -3 et -1 av. J.-C. Par cohérence, la mort d’Hérode était donc placée peu après cette période, souvent autour de -1.
Cette datation n’était pas fondée sur une analyse critique de Flavius Josèphe, mais elle n’était pas non plus sérieusement contestée.
Ce n’est qu’à partir des travaux d’Emil Schürer (1890), qui proposa une relecture systématique des données de Josèphe, que la date de -4 av. J.-C. s’est imposée dans l’historiographie moderne. Cette date repose sur une interprétation précise — mais discutable — des indications de Josèphe, notamment l’identification d’une éclipse lunaire.
Dès lors, plusieurs questions se posent :
- La mort d’Hérode en -4 repose-t-elle sur un fait ou sur une interprétation ?
- Une datation alternative, notamment -1 av. J.-C., est-elle historiquement envisageable ?
- Pourquoi la date de -4 crée-t-elle des tensions avec les données bibliques ?
- Les indications de Josèphe permettent-elles réellement de trancher ?
Ce chapitre vise à examiner ces questions et à montrer qu’une mort d’Hérode en -1 av. J.-C. est historiquement plausible et cohérente.
I. L’hypothèse de Schürer : une construction du XIXᵉ siècle
Dans Histoire du peuple juif à l’époque de Jésus-Christ (1890), Emil Schürer propose de dater la mort d’Hérode en -4 av. J.-C.. Sa reconstruction repose sur trois éléments tirés de Flavius Josèphe :
1- La durée du règne d’Hérode : 37 ans après sa nomination par Rome (40 av. J.-C.) et 34 ans après la mort d’Antigone.
2- Une éclipse lunaire précédant la mort du roi, identifiée comme celle du 13 mars -4.
3- Les dix années de règne d’Archélaüs, déposé en l’an 6.
Ces trois éléments sont cohérents entre eux, mais ils reposent sur des interprétations :
- Josèphe ne donne aucune date absolue.
- La mort d’Antigone n’est pas datée avec certitude.
- Les règnes antiques peuvent inclure des années de corégence.
- L’identification de l’éclipse est hypothétique.
Ainsi, la date de -4 n’est pas un fait établi, mais une construction historiographique.
II. Les conséquences d’une mort en -4 av. J.-C.
a) Une tension avec Matthieu et Luc
Matthieu affirme que Jésus est né « du temps du roi Hérode » ( Matthieu 2.1 ).
Luc confirme ce cadre ( Luc 1.5 ).
Luc précise également que Jésus avait « environ trente ans » lorsqu’il commença son ministère ( Luc 3.23 ).
Si Jésus meurt en 33, après 3,5 ans de ministère, sa naissance doit se situer vers -2.
Une mort d’Hérode en -4 rend cette chronologie difficile.
b) Une tension avec Daniel 9
La prophétie des soixante-dix semaines ( Daniel 9.25-27 ) conduit précisément à la mort du Messie en 33.
Décaler la naissance de Jésus en -5 ou -6, comme l’exigerait la mort d’Hérode en -4, rompt cette cohérence.
III. Les données de Flavius Josèphe : des indications, non des dates
Josèphe fournit plusieurs repères :
- Hérode meurt 37 ans après sa nomination par Rome.
- Il meurt 34 ans après Antigone.
- Sa mort survient peu après une éclipse lunaire.
- Le deuil de 7 jours s’achève avant la Pâque.
- Il meurt à environ 70 ans.
- La période correspond à un temps de jeûne.
Ces éléments sont interprétables.
Ils ne permettent pas de fixer une date unique.
IV. Pourquoi la date de -4 est fragile
a) L’éclipse du 13 mars -4
Éclipse partielle, peu visible.
Survient 29 jours avant la Pâque : délai très court pour les nombreux événements décrits par Josèphe (révoltes, procès, funérailles, transition politique).
b) La mort d’Antigone est probablement en -36, non -37
Si Antigone meurt en -36, alors 34 ans plus tard conduit à -2, non -4.
c) La corégence des fils d’Hérode est plausible
Les monnaies et inscriptions montrent que les fils d’Hérode ont pu compter leur règne avant la mort de leur père.
Cela relativise l’argument des « 10 ans » d’Archélaüs.
V. Pourquoi la date de -1 est historiquement cohérente
a) L’éclipse du 10 janvier -1
Éclipse totale, longue, spectaculaire.
Survient plus de 90 jours avant la Pâque : délai parfaitement compatible avec Josèphe.
b) Cohérence avec Matthieu et Luc
Jésus naît vers -2.
Hérode meurt en -1, quelques mois après la visite des mages ( Matthieu 2.16 ).
Jésus commence son ministère vers 30 ans ( Luc 3.23 ).
c) Cohérence avec plusieurs historiens modernes
La date de -1 est défendue par :
W.E. Filmer,
Ernest Martin,
Andrew Steinmann,
Gérard Gertoux, thèse de Gerard Gertoux,
Et d’autres.
VI. Synthèse chronologique
10 janvier -1 : éclipse totale
26 janvier -1 : mort d’Hérode (2 shebat)
6 avril -1 : Pâque
-2 : recensement sous Quirinius (hypothèse d’un premier mandat)
-2 : naissance de Jésus
1ᵉʳ avril 33 : crucifixion
Conclusion
La datation traditionnelle de la mort d’Hérode le Grand en -4 av. J.-C., largement diffusée depuis les travaux d’Emil Schürer à la fin du XIXᵉ siècle, repose en réalité sur une interprétation spécifique et discutable des indications fournies par Flavius Josèphe. Cette reconstruction, devenue dominante par la force de l’habitude, n’est pas un fait établi : elle dépend du choix d’une éclipse lunaire particulière et de la manière dont on comprend les durées de règne mentionnées par l’historien juif.
Or, cette datation soulève plusieurs difficultés. Elle crée des tensions avec les récits de Matthieu, de Luc et avec la chronologie prophétique de Daniel, qui situent la naissance et le ministère de Jésus dans un cadre incompatible avec une mort d’Hérode dès -4. À l’inverse, une datation en -1 av. J.-C. :
- respecte pleinement les données bibliques, notamment la naissance de Jésus « du temps du roi Hérode » ( Matthieu 2.1 ) et l’indication de Luc selon laquelle Jésus avait « environ trente ans » lorsqu’il commença son ministère ( Luc 3.23 ) ;
- correspond mieux aux indications de Josèphe, en particulier si l’on retient l’éclipse totale du 10 janvier -1, beaucoup plus cohérente avec le déroulement des événements qu’il décrit ;
- s’accorde avec plusieurs sources romaines, qui situent certains événements liés à la fin du règne d’Hérode plus tard qu’on ne le pense généralement ;
- résout les incohérences chronologiques créées par la date de -4, notamment celles qui concernent la durée du règne d’Archélaüs, la mort d’Antigone ou le délai nécessaire entre l’éclipse et la Pâque.
Ainsi, rien dans les données historiques ne contraint à adopter la date de -4 av. J.-C.
Et surtout, rien n’oblige à contredire les Évangiles. Comme le rappelle l’apôtre Paul :
Une lecture attentive des sources anciennes, confrontée aux données astronomiques et aux témoignages bibliques, montre au contraire que la mort d’Hérode en -1 av. J.-C. constitue une hypothèse historiquement plausible, cohérente et parfaitement défendable.