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Luc prend ici le temps de rapporter le plus long discours des Actes des Apôtres. La place considérable accordée à cette intervention laisse supposer que les membres du Sanhédrin laissèrent à Étienne la possibilité de s’exprimer longuement. Luc souligne d’ailleurs que son visage apparaissait aux membres du conseil « comme le visage d’un ange » ( Actes des apôtres 6.15 ). Cette remarque pourrait expliquer, au moins en partie, pourquoi l’accusé fut autorisé à développer aussi largement son argumentation. Il est également probable que l’évangéliste, fidèle à sa méthode habituelle, n’a retenu que les éléments essentiels du discours sans chercher à en reproduire l’intégralité.
L’argumentation d’Étienne repose sur une idée directrice particulièrement forte. En retraçant les grandes étapes de l’histoire d’Israël, depuis Abraham jusqu’à Salomon, il montre que les envoyés de Dieu ont constamment été rejetés par ceux auxquels ils étaient destinés. Joseph fut rejeté par ses frères, Moïse fut contesté par son peuple et les prophètes furent persécutés. Cette longue succession d’oppositions trouve son aboutissement dans le rejet du Messie lui-même, Jésus de Nazareth. Le discours d’Étienne ne constitue donc pas une simple rétrospective historique, mais une véritable interprétation théologique de l’histoire du salut.
La place considérable accordée à Moïse n’est nullement fortuite. Étienne consacre la plus grande partie de son discours à cette figure majeure de l’histoire d’Israël, mettant particulièrement en lumière les multiples épisodes qui révèlent le rejet du grand législateur par son propre peuple. Il rappelle notamment que celui qui avait été choisi par Dieu pour délivrer Israël fut d’abord méconnu et repoussé par ses frères ( Actes des apôtres 7.25-28 ), puis que, malgré les prodiges accomplis dans le désert, la génération sortie d’Égypte se détourna de lui pour revenir vers l’idolâtrie lors de l’épisode du veau d’or ( Actes des apôtres 7.39-41 ).
Par un remarquable renversement, celui qui est accusé de blasphémer contre Moïse apparaît au contraire comme celui qui en saisit le mieux le rôle et la mission dans l’histoire du salut. Son objectif est de démontrer que ses contemporains reproduisent les égarements de leurs ancêtres. De même que leurs pères ont rejeté Moïse et résisté aux envoyés de Dieu, les membres du Sanhédrin, en refusant Jésus et en s’opposant au témoignage apostolique, manifestent à leur tour la même résistance au Saint-Esprit ( Actes des apôtres 7.51 ). Ainsi, loin d’être en rupture avec Moïse, Étienne se présente comme l’interprète fidèle de son héritage et place ses accusateurs face à leur propre infidélité.
Il est d’ailleurs frappant de constater qu’Étienne ne cherche pas véritablement à assurer sa défense. Certes, il répond indirectement aux accusations portées contre lui concernant la Loi et le Temple en montrant sa parfaite connaissance des Écritures et son attachement à l’héritage d’Israël. Toutefois, son objectif principal n’est manifestement pas d’obtenir son acquittement. Sous l’inspiration du Saint-Esprit, il saisit cette occasion pour proclamer la Parole de Dieu et porter un témoignage prophétique devant les plus hautes autorités religieuses du judaïsme. À l’image des prophètes de l’Ancien Testament, il apparaît davantage préoccupé par la fidélité au message qu’il a reçu que par son propre sort.
Sous l’inspiration du Saint-Esprit, Étienne opère alors un remarquable renversement de situation. Celui qui comparaît comme accusé devient progressivement l’accusateur de ses juges. Après avoir rappelé les grandes étapes de l’histoire d’Israël, il s’adresse directement aux membres du Sanhédrin : « Hommes au cou raide, incirconcis de cœur et d’oreilles ! Vous vous opposez toujours au Saint-Esprit ; ce que vos pères ont été, vous l’êtes aussi » ( Actes des apôtres 7.51 ). Il ajoute encore : « Vous qui avez reçu la Loi d’après des commandements d’anges, et qui ne l’avez point gardée ! » ( Actes des apôtres 7.53 ). Les juges se retrouvent ainsi placés à leur tour sous le jugement de la Parole de Dieu.
Cette inversion rappelle plusieurs scènes des Évangiles dans lesquelles Jésus lui-même, tout en étant jugé, dévoile la responsabilité spirituelle de ses adversaires. Comme son Maître, Étienne ne se contente pas de répondre aux accusations portées contre lui ; il rend témoignage à la vérité et met en lumière l’aveuglement de ceux qui prétendent défendre la Loi alors qu’ils résistent au Saint-Esprit. Son discours ressemble ainsi moins à une plaidoirie qu’à une prédication prophétique adressée à des hommes qu’il sait déjà largement hostiles.
Les paroles d’Étienne sont d’une remarquable vérité, mais leur sévérité ne pouvait qu’exaspérer des hommes déjà opposés à son témoignage. Dans le contexte tendu de cette comparution, une réaction violente de certains membres du conseil était aisément prévisible. Il est probable que les sadducéens, conduits par le souverain sacrificateur Caïphe, figurèrent parmi les plus irrités par les déclarations du disciple.
Toutefois, il nous est impossible de mesurer l’effet produit par ce témoignage sur les consciences de ceux qui l’entendirent. Tous les membres du Sanhédrin ne partageaient peut-être pas le même degré d’hostilité. Même si aucun d’entre eux ne prit publiquement la défense d’Étienne, son témoignage fut porté avec une grande assurance devant la plus haute autorité religieuse du judaïsme. La présence de Saul lors de la lapidation ( Actes des apôtres 7.58 ) montre d’ailleurs que ce témoignage ne demeura pas sans conséquences dans les années qui suivirent. Si rien ne permet d’affirmer que le discours d’Étienne fut directement à l’origine de la conversion de Paul, il est difficile d’imaginer qu’un événement d’une telle intensité n’ait laissé aucune trace dans la mémoire du futur apôtre des nations.
Nous ne nous attarderons pas davantage ici sur le contenu détaillé du discours, qui fera l’objet d’une étude particulière dans l’annexe intitulée : « Le discours d’Étienne ». Signalons simplement que cette intervention constitue l’un des sommets théologiques des Actes des Apôtres. L’accusé y devient le prophète qui dénonce les fautes de son peuple et le témoin qui, à l’image de Jésus, proclame la vérité sans compromis devant les plus hautes autorités religieuses de son temps.
L’hostilité atteint alors son paroxysme et tout indique que les événements vont désormais échapper à tout contrôle, conduisant à la mort du premier martyr chrétien. La comparution devant le Sanhédrin, qui n’avait peut-être pas pour objectif initial une condamnation capitale, dégénère progressivement en une explosion de violence collective. Ainsi, le témoignage d’Étienne marque un tournant majeur dans l’histoire de l’Église. Sa mort provoquera la dispersion des croyants et contribuera, paradoxalement, à l’expansion de l’Évangile au-delà de Jérusalem conformément au programme missionnaire annoncé par Jésus ( Actes des apôtres 1.8 ; Actes des apôtres 8.1-4 ).