Daniel 5 rapporte l’une des scènes les plus saisissantes du livre : au cours d’un banquet donné par Belshatsar, les objets sacrés provenant du Temple de Jérusalem sont profanés, une main mystérieuse écrit sur la muraille du palais et Daniel annonce la fin immédiate du royaume. Le récit associe ainsi un événement historique majeur - la chute de Babylone - à une réflexion théologique sur l’orgueil humain, la profanation du sacré et la souveraineté de Dieu sur les empires.
1. Une nuit décisive dans l’histoire de Babylone
Daniel 5 s'ouvre sur une scène de puissance et de fête. Le roi Belshatsar organise un grand banquet auquel participent mille de ses dignitaires. Rien, dans les premiers versets, ne semble annoncer la disparition imminente du royaume.
Pourtant, à la fin du chapitre, la situation est entièrement renversée :
„In diezelfde nacht werd Belsazar, de koning van de Chaldeeën, gedood.” (Daniël 5.30)
Entre le banquet et la mort du roi se déroule ainsi tout le drame du chapitre. Un pouvoir qui paraît encore solidement établi est jugé, pesé et renversé en quelques heures.
L'événement possède une importance qui dépasse la destinée personnelle de Belshatsar. Avec la chute de Babylone s'achève la domination de l'empire néo-babylonien et commence une nouvelle période politique dominée par les Mèdes et les Perses.
Daniel 5 constitue donc un véritable tournant dans le livre.
2. La continuité avec les chapitres précédents
Le récit ne doit pas être isolé de ce qui précède.
Daniel 2 avait annoncé la succession de plusieurs royaumes. Babylone, associée à Nebucadnetsar, y était représentée par la tête d'or de la statue. Mais cette position prestigieuse ne signifiait pas que l'empire babylonien durerait indéfiniment. Après lui devait apparaître un autre royaume.
Daniel 4 avait ensuite montré Nebucadnetsar confronté à son propre orgueil. Le souverain avait dû apprendre que :
„de Allerhoogste heerst over het koninkrijk der mensen” (Daniël 4.20).
Daniel 5 reprend directement ce thème, mais dans une situation différente.
Nebucadnetsar avait été humilié avant d'être rétabli. Belshatsar, au contraire, connaît l'histoire de son prédécesseur mais n'en tire pas la leçon. Daniel lui déclarera :
«En u, Belsazar, zijn zoon, hebt uw hart niet vernederd, hoewel u dit alles wist.» (Daniël 5.22)
Cette phrase constitue l'une des clés théologiques du chapitre. Belshatsar n'est pas seulement condamné pour son orgueil. Il l'est aussi parce que l'expérience passée aurait dû l'avertir.
Daniel 4 et Daniel 5 forment ainsi un contraste remarquable : Nebucadnetsar est humilié et reconnaît finalement la souveraineté divine ; Belshatsar connaît cet avertissement, mais persiste dans l'orgueil et rencontre le jugement.
3. Belshatsar : une question historique majeure
L'identité de Belshatsar constitue également l'un des dossiers historiques les plus importants du livre de Daniel.
Daniel le présente comme souverain à Babylone. Pourtant, les traditions historiques anciennes ont surtout conservé le nom de Nabonide comme dernier roi de l'empire néo-babylonien.
Cette situation a longtemps soulevé une difficulté : comment Daniel peut-il présenter Belshatsar comme roi alors que Nabonide occupait officiellement le trône ?
Les découvertes de textes cunéiformes ont considérablement renouvelé la question. Elles ont confirmé l'existence historique de Belshatsar et montré qu'il était le fils de Nabonide. Elles indiquent également qu'il exerça d'importantes responsabilités dans le gouvernement du royaume pendant les longues absences de son père.
Le terme « roi » employé dans Daniel devra donc être étudié en tenant compte de cette situation particulière : Nabonide demeure le souverain officiel, tandis que son fils exerce à Babylone une autorité royale considérable.
Cette donnée permettra également d'examiner une précision étonnante du récit. Belshatsar promet à celui qui interprétera l'inscription mystérieuse de devenir « le troisième dans le gouvernement du royaume » (Daniël 5.7). Cette expression mérite une étude spécifique, car elle pourrait s'expliquer précisément par la position de Nabonide et de Belshatsar.
Il faudra néanmoins distinguer soigneusement ce que les documents anciens permettent d'établir de ce qui demeure hypothétique.
4. Une profanation au cœur du récit
Le banquet prend une dimension particulière lorsque Belshatsar ordonne d'apporter les vases d'or et d'argent provenant du Temple de Jérusalem.
Ces objets avaient été emportés lors des campagnes babyloniennes contre Juda. Leur présence à Babylone représentait matériellement la victoire de l'empire sur Jérusalem.
Belshatsar franchit cependant une nouvelle étape : il utilise ces objets sacrés pour boire avec ses dignitaires, ses femmes et ses concubines, tandis que les participants célèbrent leurs propres divinités.
Le texte insiste sur le contraste :
« Ils burent du vin, et ils louèrent les dieux d'or, d'argent, d'airain, de fer, de bois et de pierre. » (Daniël 5.4)
La faute n'est donc pas seulement l'ivresse ou l'excès d'un banquet royal. Le récit décrit une profanation consciente de ce qui avait été consacré au Dieu d'Israël, associée à l'exaltation des divinités babyloniennes.
C'est immédiatement après cet acte qu'apparaît la main mystérieuse.
La succession narrative est significative : profanation, apparition de l'écriture, terreur du roi, incapacité des sages, intervention de Daniel, interprétation puis jugement.
5. « Mene, Mene, Tekel, Parsin »
Au centre du chapitre se trouvent quatre mots araméens :
מְנֵא מְנֵא תְּקֵל וּפַרְסִין
Mene, Mene, Tekel, Parsin.
Daniel en donne l'interprétation :
« Mene : Dieu a compté ton règne, et y a mis fin.Tekel : tu as été pesé dans la balance, et tu as été trouvé léger.
Peres : ton royaume sera divisé, et donné aux Mèdes et aux Perses. » (Daniël 5.26-28)
Ces termes constituent l'un des passages linguistiques les plus intéressants du chapitre. Ils peuvent évoquer des unités de poids ou de valeur, tout en permettant un jeu de mots fondé sur des racines araméennes associées aux actions de compter, peser et diviser.
L'inscription ne constitue donc pas une simple énigme destinée à impressionner le roi. Elle condense sous une forme extrêmement brève le jugement porté sur Belshatsar et son royaume.
Son temps est compté.
Le roi est pesé.
Son royaume est divisé et transmis à d'autres.
L'analyse textuelle devra revenir précisément sur ces différents niveaux de signification.
6. La chute historique de Babylone
Daniel 5 possède enfin une particularité essentielle : le jugement annoncé par Daniel se réalise immédiatement.
Le récit ne place pas plusieurs années entre la prophétie et son accomplissement. Il affirme :
„In diezelfde nacht werd Belsazar, de koning van de Chaldeeën, gedood.” (Daniël 5.30)
La chute de Babylone peut être située historiquement en 539 av. J.-C., lorsque les forces de Cyrus prennent le contrôle de la ville et mettent fin à l'empire néo-babylonien.
Cette conquête est connue par plusieurs sources anciennes, notamment des documents babyloniens. Leur comparaison avec Daniel 5 sera importante, mais devra être conduite avec méthode. Le texte biblique et les documents historiques ne poursuivent pas le même objectif et ne décrivent pas nécessairement les mêmes aspects de l'événement.
Daniel s'intéresse principalement au sens théologique de cette nuit : le royaume de Belshatsar n'est pas seulement vaincu par une puissance militaire supérieure ; il a été pesé et jugé.
L'histoire politique devient ainsi, dans le récit, le lieu où s'accomplit le jugement annoncé.
7. Une difficulté demeure : Darius le Mède
Le dernier verset introduit cependant une question qui ne peut être évitée :
«En Darius de Meder ontving het koninkrijk toen hij ongeveer tweeënzestig jaar oud was.» (Daniël 5.31)
L'identification de ce Darius constitue l'une des difficultés historiques les plus discutées du livre de Daniel.
Plusieurs solutions ont été proposées : identification à un gouverneur connu sous un autre nom, titre ou nom royal porté par un personnage de l'administration médo-perse, relation avec Cyrus, ou autres reconstructions.
Aucune solution ne doit être présentée comme certaine avant examen.
Une étude académique doit ici conserver une distinction claire entre trois niveaux : ce que Daniel affirme, ce que les sources extrabibliques permettent d'établir et les différentes hypothèses proposées pour rapprocher ces données.
Cette question sera donc examinée séparément, sans qu'une difficulté historique particulière soit utilisée pour déterminer à elle seule l'interprétation de l'ensemble du chapitre.
8. La souveraineté de Dieu comme clé de lecture
Derrière le banquet, l'inscription mystérieuse et la chute de Babylone apparaît finalement le même thème qui traverse les premiers chapitres de Daniel : les royaumes humains ne possèdent jamais une souveraineté absolue.
Belshatsar dispose d'un palais, de richesses, de dignitaires et de tous les signes extérieurs du pouvoir. Pourtant, au moment même où il célèbre sa puissance et ses dieux, son règne est déjà arrivé à son terme.
Daniel ne lui annonce pas que son royaume pourrait tomber. Il lui déclare que Dieu l'a déjà compté, pesé et donné à d'autres.
Daniel 5 constitue ainsi l'accomplissement historique d'un principe annoncé auparavant dans le livre : les empires se succèdent, mais aucun ne maîtrise définitivement l'histoire.
La chute de Babylone devient alors plus qu'un changement de dynastie. Elle manifeste la fragilité de toute puissance humaine qui se considère comme souveraine et rappelle que, dans la perspective du livre de Daniel, le Très-Haut demeure maître du temps, des rois et des royaumes.
L'étude du chapitre devra donc maintenir ensemble ses différentes dimensions : le contexte historique de la chute de Babylone, la structure littéraire du récit, la signification de l'inscription araméenne, la responsabilité personnelle de Belshatsar et la théologie de la souveraineté divine. C'est leur convergence qui donne à Daniel 5 sa force particulière.