ANX074

Pourquoi Daniel priait-il tourné vers Jérusalem ?

Daniel 6.10 déclare : « Lorsque Daniel sut que le décret était écrit, il se retira dans sa maison, où les fenêtres de la chambre…

21 min 17 versets 4 livres

1. Une précision volontaire du récit

Daniel 6.10 déclare :

« Lorsque Daniel sut que le décret était écrit, il se retira dans sa maison, où les fenêtres de la chambre supérieure étaient ouvertes dans la direction de Jérusalem ; et trois fois le jour il se mettait à genoux, il priait et louait son Dieu, comme il le faisait auparavant. »

Le narrateur aurait pu simplement écrire que Daniel priait.

Il précise cependant :

le lieu ;

la présence des fenêtres ;

leur orientation ;

la fréquence de la prière ;

la posture de Daniel ;

et le fait qu’il s’agissait d’une habitude antérieure.

L’orientation vers Jérusalem appartient donc pleinement au sens du passage.

2. Jérusalem se trouve loin de Daniel

Daniel vit en exil depuis sa jeunesse.

Jérusalem appartient désormais à un autre espace géographique et politique.

La ville a été prise.

Le Temple a été détruit.

Une grande partie de la population judéenne a été déportée.

Pourtant, des décennies plus tard, Daniel continue à orienter sa prière vers Jérusalem.

La distance géographique n’a donc pas supprimé son attachement à la ville.

3. La prière de Salomon fournit l’arrière-plan essentiel

L’explication principale se trouve dans la prière prononcée par Salomon lors de la dédicace du Temple.

Salomon envisage explicitement la possibilité que le peuple pèche, soit vaincu et emmené en captivité dans un pays étranger.

Il demande alors à Dieu :

« S’ils rentrent en eux-mêmes dans le pays où ils seront captifs, s’ils reviennent à toi et t’adressent des supplications dans le pays de ceux qui les ont emmenés, et qu’ils disent : Nous avons péché, nous avons commis des iniquités, nous avons fait le mal ! s’ils reviennent à toi de tout leur cœur et de toute leur âme, dans le pays de leurs ennemis qui les ont emmenés captifs, s’ils t’adressent des prières, les regards tournés vers leur pays que tu as donné à leurs pères, vers la ville que tu as choisie et vers la maison que j’ai bâtie à ton nom, exauce des cieux, du lieu de ta demeure, leurs prières et leurs supplications » (1 Rois 8.47-49).

La correspondance avec Daniel est particulièrement forte.

4. Salomon avait précisément envisagé l’exil

La prière de 1 Rois 8 ne concerne pas simplement les pèlerins se dirigeant vers Jérusalem.

Elle envisage précisément la situation d’un peuple déporté.

Trois orientations apparaissent :

vers le pays ;

vers la ville choisie ;

vers la maison consacrée au nom de Dieu.

Daniel se trouve exactement dans cette situation plusieurs siècles plus tard.

Il est un Judéen déporté dans un royaume étranger.

Sa prière orientée vers Jérusalem apparaît donc comme une mise en pratique particulièrement cohérente de la prière de Salomon.

5. Le parallèle de 2 Chroniques

Le récit parallèle de la dédicace du Temple contient la même demande :

« S’ils rentrent en eux-mêmes dans le pays où ils seront captifs, s’ils reviennent à toi et t’adressent des supplications dans le pays de leur captivité, et qu’ils disent : Nous avons péché, nous avons commis des iniquités, nous avons fait le mal ! s’ils reviennent à toi de tout leur cœur et de toute leur âme, dans le pays de leur captivité où ils ont été emmenés captifs, s’ils t’adressent des prières, les regards tournés vers leur pays que tu as donné à leurs pères, vers la ville que tu as choisie et vers la maison que j’ai bâtie à ton nom, exauce des cieux, du lieu de ta demeure, leurs prières et leurs supplications » (2 Chroniques 6.37-39).

La relation avec Daniel 6.10 est donc difficilement fortuite.

6. Daniel accomplit une prière ancienne

La scène prend alors une profondeur particulière.

Salomon avait prié pour les générations qui pourraient un jour être déportées.

Daniel appartient précisément à l’une de ces générations.

Lorsque Daniel tourne ses fenêtres vers Jérusalem, il ne crée donc pas une pratique sans précédent.

Il inscrit sa prière dans l’histoire de l’alliance.

La catastrophe annoncée s’est produite.

Le peuple a connu l’exil.

Mais la prière de Salomon avait déjà prévu qu’un exilé pourrait se tourner vers Jérusalem et demander l’intervention de Dieu.

7. L’orientation n’est pas une localisation de Dieu

Cette pratique ne signifie pas que Daniel pensait que Dieu habitait exclusivement à Jérusalem.

La prière de Salomon affirme précisément le contraire.

Même lorsque le Temple existe, Salomon demande :

« Mais quoi ! Dieu habiterait-il véritablement sur la terre ? Voici, les cieux et les cieux des cieux ne peuvent te contenir : combien moins cette maison que je t’ai bâtie ! » (1 Rois 8.27).

Dieu n’est donc pas enfermé dans le sanctuaire.

Salomon demande à plusieurs reprises que Dieu entende « des cieux » (1 Rois 8.30, 32, 34, 36, 39, 43, 45, 49).

Daniel peut ainsi prier vers Jérusalem tout en s’adressant au Dieu dont la demeure ne se limite pas à cette ville.

8. Jérusalem possède une signification d’alliance

Pourquoi se tourner vers Jérusalem si Dieu est partout ?

Parce que Jérusalem représente dans l’histoire biblique un ensemble de promesses.

Elle est liée :

au Temple ;

au culte d’Israël ;

à la dynastie davidique ;

à l’histoire du peuple ;

et aux promesses de restauration.

L’orientation de Daniel est donc moins une question de localisation divine qu’une expression de mémoire et d’espérance.

9. Daniel prie alors que le Temple est détruit

Cette donnée renforce encore la signification du geste.

Daniel ne se tourne pas vers un Temple fonctionnant normalement.

Selon la chronologie du récit, le sanctuaire de Salomon a été détruit par les Babyloniens en 586 av. J.-C.

La ville a été dévastée.

Pourtant, Daniel continue à prier dans sa direction.

Son geste montre que la destruction du bâtiment n’a pas annulé les promesses liées à Jérusalem.

Il prie vers une ville détruite parce qu’il croit encore à sa restauration.

10. Daniel 9 confirme cet attachement

La grande prière de Daniel 9 permet de comprendre plus profondément cette orientation.

Daniel y confesse les péchés d’Israël et demande :

« Seigneur, selon ta grande miséricorde, que ta colère et ta fureur se détournent de ta ville de Jérusalem, de ta montagne sainte » (Daniel 9.16).

Il poursuit :

« Fais briller ta face sur ton sanctuaire dévasté » (Daniel 9.17).

Puis :

« Ouvre les yeux et regarde nos ruines, regarde la ville sur laquelle ton nom est invoqué » (Daniel 9.18).

La direction physique de Daniel 6 correspond donc à l’orientation théologique de Daniel 9.

Son regard et sa prière demeurent tournés vers la restauration de Jérusalem.

11. Jérémie et l’espérance du retour

Daniel 9 précise également que Daniel connaissait les prophéties de Jérémie concernant la durée de la désolation de Jérusalem (Daniel 9.2 ; Jérémie 25.11-12 ; 29.10).

Daniel ne prie donc pas vers Jérusalem uniquement par nostalgie.

Sa prière s’inscrit dans une espérance prophétique.

Dieu a annoncé le jugement.

Mais il a également annoncé une restauration.

Se tourner vers Jérusalem signifie ainsi regarder vers le lieu où les promesses divines doivent de nouveau se manifester.

12. Le Psaume 137 et la mémoire de Jérusalem

L’expérience des exilés apparaît également dans le Psaume 137 :

« Si je t’oublie, Jérusalem, que ma droite m’oublie ! Que ma langue s’attache à mon palais, si je ne me souviens de toi, si je ne fais de Jérusalem le principal sujet de ma joie ! » (Psaume 137.5-6).

Ce psaume exprime la résistance de la mémoire à l’assimilation.

L’exilé vit dans un autre pays.

Mais il refuse d’oublier Jérusalem.

Daniel 6.10 donne à cette mémoire une expression concrète : lorsqu’il prie, il se tourne vers la ville.

13. Une fidélité qui ne dépend pas de la visibilité du Temple

Le geste de Daniel contient également un enseignement remarquable sur la foi en période de ruine.

Il ne voit pas devant lui la splendeur du Temple de Salomon.

Il regarde dans la direction d’un sanctuaire détruit.

Sa foi ne dépend donc pas de la situation visible de Jérusalem.

La ville est humiliée.

Mais les promesses de Dieu ne sont pas considérées comme abolies.

Daniel prie en direction de ce qui, humainement, porte les traces d’un échec national, parce qu’il croit que l’histoire n’est pas terminée.

14. Pourquoi les fenêtres sont-elles mentionnées ?

Daniel 6 précise que les fenêtres de la chambre supérieure étaient ouvertes vers Jérusalem.

Il ne faut pas nécessairement comprendre que Daniel les ouvrit spécialement après avoir appris l’existence du décret.

Le texte indique plutôt leur situation au moment où il priait.

La précision « comme il le faisait auparavant » favorise l’idée d’une pratique habituelle.

Les fenêtres permettent surtout au narrateur de matérialiser l’orientation de Daniel.

Il prie dans une maison située au cœur du monde impérial, mais son espace de prière reste symboliquement orienté vers Jérusalem.

15. Daniel cherchait-il volontairement à être vu ?

Le texte ne l’affirme pas.

Il serait donc excessif de présenter les fenêtres ouvertes comme une provocation publique.

Daniel ne semble pas chercher des témoins.

Ce sont ses adversaires qui viennent l’observer (Daniel 6.11).

Le récit indique simplement qu’il ne modifie pas sa pratique habituelle pour se protéger.

Il ne transforme pas sa prière en manifestation publique.

Mais il ne la dissimule pas davantage par peur du décret.

16. Pourquoi ne pas fermer les fenêtres ?

On pourrait imaginer que Daniel aurait pu continuer à prier en fermant ses fenêtres.

Le texte ne rapporte aucune réflexion de ce genre.

Son point central est précisément que Daniel ne modifie pas sa pratique :

« comme il le faisait auparavant ».

Fermer les fenêtres spécifiquement en raison du décret aurait peut-être permis d’échapper à la surveillance.

Mais le narrateur insiste sur une fidélité qui refuse d’être réorganisée par la menace.

Daniel ne cherche pas la mort.

Il ne cherche pas non plus à construire une apparence d’obéissance tout en cachant entièrement sa pratique.

17. Une direction, non un médiateur

Il importe également de distinguer l’orientation de la prière de son destinataire.

Daniel ne prie pas Jérusalem.

Il ne prie pas le Temple.

Il prie Dieu.

Daniel 6.10 le dit explicitement :

« il priait et louait son Dieu ».

Jérusalem fournit une orientation symbolique.

Dieu demeure le seul destinataire.

Cette distinction empêche toute interprétation dans laquelle la ville deviendrait elle-même un objet de culte.

18. Existe-t-il un commandement général imposant cette orientation ?

La ne contient pas un commandement général formulé de manière simple : « Tout Israélite doit toujours prier tourné vers Jérusalem ».

L’arrière-plan le plus important demeure la prière de Salomon, particulièrement dans le contexte de l’exil.

Il convient donc d’éviter de présenter l’orientation de Daniel comme l’application mécanique d’un commandement mosaïque explicite.

Elle correspond plutôt à une pratique théologiquement fondée sur la place de Jérusalem et sur la prière de dédicace du Temple.

19. Les développements ultérieurs de la pratique juive

Dans le judaïsme postérieur, l’orientation de la prière vers Jérusalem devient une pratique clairement attestée et structurée.

Les communautés situées hors de la terre d’Israël se tournent vers celle-ci ; en Israël, vers Jérusalem ; à Jérusalem, vers le lieu du Temple.

Ces développements montrent la persistance du principe.

Il faut toutefois éviter de projeter automatiquement toutes les réglementations rabbiniques ultérieures sur l’époque de Daniel.

Daniel 6 constitue lui-même l’un des témoignages bibliques anciens les plus importants concernant cette pratique.

20. Jérusalem et l’identité en diaspora

La scène possède enfin une dimension importante pour comprendre l’identité juive en diaspora.

Daniel participe pleinement à la vie administrative du pays où il réside.

Il ne vit pas dans un isolement complet.

Il parle la langue de l’administration.

Il exerce des responsabilités publiques.

Il sert des souverains étrangers.

Mais son intégration ne supprime pas son orientation fondamentale.

La fenêtre tournée vers Jérusalem devient ainsi une image particulièrement forte de l’existence en diaspora :

présent dans l’empire, mais tourné vers la ville de l’alliance.

21. La prière relie passé, présent et avenir

Le geste de Daniel réunit trois dimensions temporelles.

Il regarde vers le passé, parce que Jérusalem rappelle l’histoire d’Israël et le Temple de Salomon.

Il prie dans le présent, au cœur d’un empire étranger et sous la menace d’un décret.

Il regarde vers l’avenir, parce que les prophètes ont annoncé la restauration.

La direction de la prière devient ainsi une confession silencieuse de l’espérance.

22. Conclusion

L’orientation de Daniel vers Jérusalem ne constitue donc ni un détail décoratif ni une pratique superstitieuse.

Elle s’enracine dans la théologie biblique de l’exil.

Salomon avait demandé à Dieu d’écouter les Israélites qui, déportés dans un pays étranger, reviendraient à lui en priant en direction de leur terre, de Jérusalem et du Temple (1 Rois 8.46-50 ; 2 Chroniques 6.36-39).

Daniel se trouve précisément dans cette situation.

La ville est éloignée.

Le Temple est détruit.

L’empire étranger domine.

Mais Daniel continue à se tourner vers Jérusalem.

Son geste exprime simultanément :

la mémoire de l’alliance ;

la conscience de l’exil ;

l’attachement à Jérusalem ;

et l’espérance de la restauration.

Daniel 6.10 peut ainsi être compris comme l’accomplissement concret de la situation envisagée plusieurs siècles auparavant dans la prière de Salomon.

Daniel prie vers Jérusalem non parce que Dieu serait enfermé dans cette ville, mais parce que Jérusalem représente l’histoire, les promesses et l’espérance du peuple auquel il appartient. Son corps se trouve dans l’empire ; sa prière demeure orientée vers la promesse de Dieu.