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Les noms hébreux et babyloniens de Daniel et de ses compagnons

Après avoir décrit la sélection de jeunes gens issus notamment de la famille royale et de la noblesse, le récit en nomme quatre : «…

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1. Quatre jeunes Judéens nommément identifiés

Après avoir décrit la sélection de jeunes gens issus notamment de la famille royale et de la noblesse, le récit en nomme quatre :

« Il y avait parmi eux, d’entre les enfants de Juda, Daniel, Hanania, Mishaël et Azaria. » (Daniel 1.6)

Ces quatre noms appartiennent à leur identité judéenne.

Le verset suivant introduit leur nouvelle désignation :

« Le chef des eunuques leur donna des noms : à Daniel celui de Beltshatsar, à Hanania celui de Shadrak, à Mishaël celui de Méshak, et à Azaria celui d’Abed-Nego. » (Daniel 1.7)

Le changement est donc explicitement attribué à l’administration babylonienne.

2. Le changement de nom appartient à un ensemble plus vaste

Le ne constitue pas un épisode isolé.

Daniel et ses compagnons sont déplacés géographiquement.

Ils sont introduits dans un nouvel environnement politique.

Ils reçoivent une formation dans « les lettres et la langue des Chaldéens » (Daniel 1.4).

Une nourriture provenant de la table royale leur est attribuée (Daniel 1.5).

Ils sont préparés au service du roi.

Le appartient donc à un processus plus général d’intégration à la cour babylonienne.

3. Les noms hébreux possèdent une dimension théophore

Les quatre noms hébreux sont liés au Dieu d’Israël.

Deux utilisent l’élément El, désignation sémitique de Dieu.

Deux comportent une forme abrégée du nom divin .

Ainsi, avant même que le récit ne rapporte leurs actes, leurs noms les rattachent linguistiquement au Dieu d’Israël.

Cette caractéristique rend leur remplacement particulièrement significatif dans le contexte babylonien.

4. Daniel : « Dieu est mon juge »

Le nom דָּנִיֵּאל, Dāniyyēʾl, Daniel, est généralement compris comme signifiant :

« Dieu est mon juge » ou « Dieu juge pour moi ».

Le nom contient l’élément El, « Dieu ».

Cette signification présente une correspondance remarquable avec plusieurs thèmes du livre.

Daniel interprétera le jugement porté sur les royaumes et les souverains.

Nebucadnetsar sera jugé dans Daniel 4.

Belshatsar sera « pesé » et son royaume jugé dans Daniel 5.

Les grandes visions présenteront également le jugement divin sur les puissances humaines (Daniel 7.9-14).

Il faut cependant distinguer la signification linguistique du nom et son utilisation littéraire : le texte ne déclare pas explicitement que Daniel a reçu ce nom en prévision de ces événements.

5. Hanania : « YHWH a fait grâce »

Le nom חֲנַנְיָה, Ḥănanyāh, Hanania, peut être compris comme :

« a fait grâce », « est bienveillant » ou « a manifesté sa faveur ».

Le nom associe une forme du verbe exprimant la grâce ou la faveur à l’élément divin Yāh, forme abrégée du nom .

Cette signification rappelle que l’identité du jeune homme est originellement formulée en relation avec le Dieu d’Israël.

6. Mishaël : « Qui est comme Dieu ? »

Le nom מִישָׁאֵל, Mîšāʾēl, Mishaël, est généralement compris comme une question :

« Qui est comme Dieu ? »

L’élément final El désigne Dieu.

La formulation possède une dimension rhétorique : elle implique qu’aucun être ne peut être véritablement comparé à Dieu.

Cette affirmation s’accorde particulièrement bien avec la théologie générale du livre de Daniel, qui oppose régulièrement la souveraineté divine aux prétentions des puissances terrestres.

7. Azaria : « YHWH a aidé »

Le nom עֲזַרְיָה, ʿĂzaryāh, Azaria, signifie généralement :

« a aidé » ou « est secours ».

Comme Hanania, le nom contient une forme abrégée du nom divin.

Le nom exprime donc une relation explicite entre son porteur et le Dieu d’Israël.

Les quatre noms hébreux forment ainsi un ensemble fortement marqué par la foi d’Israël.

8. Tableau des noms hébreux

NomForme hébraïqueTranslittérationSens généralement retenu
DanielדָּנִיֵּאלDāniyyēʾlDieu est mon juge
HananiaחֲנַנְיָהḤănanyāh a fait grâce
MishaëlמִישָׁאֵלMîšāʾēlQui est comme Dieu ?
AzariaעֲזַרְיָהʿĂzaryāh a aidé

Ces significations peuvent être retenues avec une assez grande assurance.

La situation devient plus complexe lorsqu’il s’agit des noms babyloniens.

9. Beltshatsar : le nouveau nom de Daniel

Le chef des eunuques donne à Daniel le nom de Beltshatsar (Daniel 1.7).

Ce nom ne doit pas être confondu avec celui de Belshatsar, le roi de Daniel 5.

Les formes sont proches dans les traductions françaises, mais elles désignent deux personnes différentes.

Daniel est Beltshatsar.

Le souverain de Daniel 5 est Belshatsar.

10. Daniel 4 fournit une indication importante sur Beltshatsar

Nebucadnetsar déclare à propos de Daniel :

« Daniel, nommé Beltshatsar d’après le nom de mon dieu. » (Daniel 4.5)

Le même rapprochement apparaît lorsque le roi s’adresse à Daniel (Daniel 4.6).

Cette déclaration constitue une donnée textuelle importante.

Le nom babylonien de Daniel possède, dans la compréhension exprimée par Nebucadnetsar, un rapport avec la divinité du roi.

Le prend donc ici une dimension religieuse plus explicite.

11. Quelle est l’étymologie exacte de Beltshatsar ?

L’étymologie précise du nom a fait l’objet de différentes propositions.

Il est fréquemment rapproché du dieu Bel, titre notamment associé à Marduk.

Une autre analyse rapproche la forme d’une expression akkadienne du type Balāṭšu-uṣur, pouvant être comprise dans le sens de « protège sa vie ».

La forme transmise dans Daniel et son rapport précis avec le nom divin restent discutés.

Il est donc préférable de ne pas attribuer à Beltshatsar une traduction française unique avec le même degré de certitude que pour Daniel ou Azaria.

La donnée la plus sûre demeure celle fournie par Daniel 4.5 : Nebucadnetsar lui-même associe le nom de Beltshatsar à son dieu.

12. Shadrak : une étymologie incertaine

Hanania reçoit le nom de Shadrak (Daniel 1.7).

Diverses explications ont été proposées pour ce nom.

Certaines tentatives le rapprochent d’un nom ou d’une expression contenant une référence à Aku, divinité lunaire mésopotamienne.

Ces rapprochements restent toutefois discutés.

La forme hébraïque transmise ne permet pas de restituer avec certitude le nom babylonien original.

Il est donc préférable d’écrire :

l’étymologie de Shadrak demeure incertaine ; une association avec une divinité mésopotamienne, notamment Aku, a été proposée, sans pouvoir être considérée comme certaine.

13. Méshak : une difficulté comparable

Mishaël reçoit le nom de Méshak (Daniel 1.7).

L’étymologie de ce nom est également incertaine.

Des propositions ont cherché à établir un parallèle entre le nom hébreu Mishaël, « Qui est comme Dieu ? », et une éventuelle formulation babylonienne faisant intervenir Aku.

Cette reconstruction est séduisante sur le plan littéraire, mais elle ne possède pas une certitude suffisante pour être présentée comme la traduction établie du nom.

La prudence est donc nécessaire.

Méshak est un nom babylonien dont l’explication exacte demeure discutée.

14. Abed-Nego : probablement « serviteur de Nabu »

Azaria reçoit le nom d’Abed-Nego (Daniel 1.7).

Ce nom est généralement rapproché d’une forme correspondant à « serviteur de Nabu ».

Nabu était une divinité importante du panthéon mésopotamien, particulièrement associée à l’écriture et à la sagesse.

La forme « Nego » peut refléter une modification de la forme divine Nabu dans la transmission du nom.

L’association avec Nabu est généralement considérée comme vraisemblable, même si la forme exacte demande davantage de prudence que ne le laisserait supposer une traduction française parfaitement régulière.

15. Tableau des noms babyloniens

Nom hébreuNom babylonienExplication possibleDegré de certitude
DanielBeltshatsarNom associé au dieu du roi ; rapprochements avec Bel/Marduk ou une forme akkadienne discutéeAssociation religieuse attestée par Daniel 4.5 ; étymologie précise discutée
HananiaShadrakPossible relation avec AkuIncertaine
MishaëlMéshakPossible relation avec AkuIncertaine
AzariaAbed-NegoProbablement « serviteur de Nabu »Vraisemblable

Ce tableau permet d’éviter une erreur fréquente : présenter les quatre étymologies babyloniennes comme également certaines.

Elles ne le sont pas.

16. Pourquoi changer les noms ?

Le texte ne donne pas une explication explicite de la décision du chef des eunuques.

Il est cependant possible d’en comprendre la logique dans le cadre du récit.

Daniel et ses compagnons doivent être intégrés à l’administration royale.

Ils apprennent la langue et les lettres des Chaldéens.

Ils sont destinés à se tenir devant le roi (Daniel 1.4-5).

Recevoir un nom adapté au nouvel environnement appartient naturellement à cette transformation de statut.

17. Le changement de nom peut aussi exprimer l’autorité du conquérant

Dans l’Ancien Testament, changer le nom d’un individu peut manifester une relation d’autorité.

Le pharaon Néco change le nom d’Éliakim en Jojakim lorsqu’il l’établit roi (2 Rois 23.34).

Nebucadnetsar change ensuite le nom de Matthania en Sédécias lorsqu’il l’établit à son tour sur le trône de Juda (2 Rois 24.17).

Dans ces cas, le accompagne une nouvelle situation politique imposée par une puissance dominante.

Daniel 1 peut être lu dans un cadre comparable.

Les jeunes Judéens entrent dans une institution qui redéfinit leur statut social et administratif.

18. Faut-il parler d’effacement de l’identité ?

Le peut être compris comme une tentative d’intégration culturelle profonde.

Il serait toutefois excessif d’affirmer que Daniel 1 décrit explicitement un programme systématique visant à effacer toute mémoire de l’identité judéenne.

Le texte ne formule pas cette intention.

Il montre plutôt plusieurs transformations convergentes : déplacement, formation, alimentation, et service royal.

L’ensemble exerce incontestablement une forte pression d’intégration.

Mais l’intention exacte de chaque mesure ne doit pas être affirmée au-delà de ce que le récit permet d’établir.

19. Le narrateur continue d’utiliser les noms hébreux

Un détail littéraire est particulièrement significatif.

Après avoir annoncé les nouveaux noms en Daniel 1.7, le narrateur continue d’utiliser le nom de Daniel.

Daniel 1.8 commence immédiatement :

« Daniel résolut de ne pas se souiller. »

À la fin de la formation, le texte déclare encore :

« Parmi eux tous, il ne s’en trouva aucun comme Daniel, Hanania, Mishaël et Azaria. » (Daniel 1.19)

Le narrateur réintroduit donc les quatre noms hébreux au moment où les jeunes hommes sont présentés devant Nebucadnetsar.

20. Le roi peut renommer, mais le récit conserve l’identité

Ce choix littéraire crée un contraste remarquable.

L’administration babylonienne donne de nouveaux noms.

Le narrateur lique conserve les anciens.

Le roi peut modifier la désignation officielle de ces jeunes hommes.

Il ne contrôle pas la manière dont le récit définit leur identité.

Le changement administratif est réel, mais il n’abolit pas leur appartenance.

21. Les noms babyloniens seront néanmoins utilisés

Le livre ne refuse pas systématiquement les nouveaux noms.

Dans Daniel 3, les trois compagnons de Daniel sont principalement connus sous les noms de Shadrak, Méshak et Abed-Nego (Daniel 3.12).

Daniel lui-même peut être appelé Beltshatsar, notamment par Nebucadnetsar (Daniel 4.5-6).

Le récit ne présente donc pas l’usage d’un nom babylonien comme constituant en lui-même une apostasie.

Cette observation est importante pour comprendre la nature de la fidélité dans Daniel.

22. Daniel ne refuse pas son nouveau nom

Daniel 1 ne rapporte aucune protestation de Daniel contre le nom de Beltshatsar.

Il ne rapporte pas davantage de refus de la formation babylonienne.

En revanche, Daniel prend explicitement position lorsqu’il estime que la nourriture royale risque de le souiller (Daniel 1.8).

Le contraste montre que toutes les formes d’intégration ne sont pas placées au même niveau.

Daniel accepte certaines transformations imposées par sa nouvelle situation.

Il fixe une limite lorsqu’il considère que sa fidélité à Dieu est directement engagée.

23. L’identité de Daniel repose donc sur autre chose que son nom

Cette distinction est essentielle.

Daniel peut être appelé Beltshatsar sans cesser d’être Daniel.

Il peut apprendre la langue des Chaldéens sans cesser d’appartenir au Dieu d’Israël.

Il peut servir un souverain païen sans lui reconnaître une autorité absolue.

L’identité lique du personnage ne dépend donc pas de la conservation extérieure de tous les marqueurs de son existence antérieure.

Elle se manifeste avant tout dans sa fidélité.

24. Les noms deviennent un résumé du conflit du chapitre

Les deux séries de noms peuvent finalement être placées en parallèle.

Les noms hébreux rappellent le Dieu d’Israël.

Les noms babyloniens inscrivent les jeunes hommes dans le monde religieux et administratif de Babylone.

Les quatre personnages vivent désormais entre ces deux univers.

Mais le récit montre que leur insertion dans le second n’efface pas leur fidélité au premier.

Le devient ainsi l’un des symboles les plus visibles de la tension qui traverse Daniel 1 : vivre réellement à Babylone sans laisser Babylone déterminer entièrement son identité.

25. Une prudence nécessaire dans l’interprétation des étymologies

L’interprétation théologique des noms doit rester fondée sur des données linguistiques suffisamment solides.

Les significations de Daniel, Hanania, Mishaël et Azaria sont relativement bien établies.

Celles de Shadrak et de Méshak le sont beaucoup moins.

Abed-Nego peut vraisemblablement être rapproché de Nabu.

Beltshatsar possède clairement, selon Daniel 4.5, une association avec la divinité de Nebucadnetsar, mais sa reconstruction étymologique exacte demeure discutée.

Une étude académique doit donc éviter les tableaux dans lesquels chaque nom babylonien reçoit une traduction précise sans indication du degré d’incertitude.

Références bibliques citées

2 Rois 23.34 ; 2 Rois 24.17 ; Daniel 1.3-6 ; Daniel 1.4 ; Daniel 1.4-5 ; Daniel 1.5 ; Daniel 1.6 ; Daniel 1.6-7 ; Daniel 1.7 ; Daniel 1.8 ; Daniel 1.19 ; Daniel 3.12 ; Daniel 4.5 ; Daniel 4.5-6 ; Daniel 4.6 ; Daniel 5.1-31 ; Daniel 7.9-14.

Conclusion de l’annexe

Le de Daniel et de ses compagnons appartient au processus de leur intégration dans le monde babylonien.

Daniel, Hanania, Mishaël et Azaria portent initialement des noms profondément liés au Dieu d’Israël : « Dieu est mon juge », « a fait grâce », « Qui est comme Dieu ? » et « a aidé ».

À Babylone, ces noms sont remplacés par Beltshatsar, Shadrak, Méshak et Abed-Nego.

Les significations exactes de ces nouvelles désignations ne peuvent pas toutes être établies avec la même assurance. Daniel 4.5 confirme néanmoins que Beltshatsar était associé, dans la pensée de Nebucadnetsar, à son dieu, tandis qu’Abed-Nego est vraisemblablement lié à Nabu. Les explications de Shadrak et de Méshak restent plus incertaines.

Le point essentiel du récit n’est cependant pas l’étymologie de chacun de ces noms.

Babylone peut modifier la désignation administrative des quatre jeunes hommes, leur apprendre sa langue et les préparer au service de son roi.

Elle ne parvient pas pour autant à déterminer entièrement leur identité.

Le narrateur continue de les appeler Daniel, Hanania, Mishaël et Azaria (Daniel 1.19).

Ainsi, le illustre déjà l’un des thèmes fondamentaux du livre : une puissance impériale peut imposer un nouvel environnement extérieur sans nécessairement obtenir l’adhésion intérieure de ceux qu’elle cherche à intégrer.