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La troisième année de Jojakim et la quatrième année de Jérémie

Daniel ouvre son récit par une indication précise : « La troisième année du règne de Jojakim, roi de Juda, Nebucadnetsar, roi de Babylone, marcha…

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1. Le problème chronologique

Daniel ouvre son récit par une indication précise :

« La troisième année du règne de Jojakim, roi de Juda, Nebucadnetsar, roi de Babylone, marcha contre Jérusalem et l’assiégea. » (Daniel 1.1)

Jérémie fournit de son côté un autre repère :

« La quatrième année de Jojakim, fils de Josias, roi de Juda, c’était la première année de Nebucadnetsar, roi de Babylone. » (Jérémie 25.1)

Jérémie 46 associe également la bataille de Karkemish à cette quatrième année :

« ... Nebucadnetsar, roi de Babylone, battit l’armée du pharaon Néco la quatrième année de Jojakim, fils de Josias, roi de Juda. » (Jérémie 46.2)

Pris isolément, les textes semblent donc placer les événements dans deux années différentes du règne de Jojakim.

La difficulté doit cependant être formulée avec précision : Jérémie 46.2 date explicitement la bataille de Karkemish, tandis que Daniel 1.1 parle d’une intervention contre Jérusalem. Les deux textes ne décrivent donc pas exactement le même événement, même s’ils appartiennent au même contexte historique.

2. Les trois indications à mettre en relation

Trois données doivent être considérées ensemble.

Daniel 1.1 : troisième année de Jojakim et intervention de Nebucadnetsar contre Jérusalem.

Jérémie 25.1 : quatrième année de Jojakim correspondant à la première année de Nebucadnetsar.

Jérémie 46.2 : défaite de l’armée égyptienne à Karkemish pendant la quatrième année de Jojakim.

La question comporte donc deux aspects distincts.

Le premier concerne la différence entre la troisième et la quatrième année de Jojakim.

Le second concerne l’articulation historique entre la victoire de Karkemish et l’intervention babylonienne contre Juda.

Ces deux problèmes doivent être distingués avant d’être rapprochés.

3. L’année 605 av. J.-C. : une succession d’événements

L’année 605 av. J.-C. constitue un tournant majeur dans l’histoire du Proche-Orient.

Il ne faut cependant pas la traiter comme si tous les événements qui lui sont associés s’étaient produits simultanément.

La séquence générale peut être reconstruite ainsi :

1. Nebucadnetsar commande l’armée babylonienne alors que son père Nabopolassar règne encore à Babylone.

2. Les forces babyloniennes affrontent l’armée égyptienne à Karkemish, sur l’Euphrate.

3. L’armée égyptienne est vaincue et les Babyloniens poursuivent leur progression vers le sud.

4. La Syrie-Palestine passe progressivement sous la domination babylonienne.

5. Juda, jusque-là soumis à l’influence égyptienne, se trouve directement exposé à la nouvelle puissance dominante.

6. La mort de Nabopolassar conduit Nebucadnetsar à retourner rapidement à Babylone afin d’y prendre possession du trône.

Daniel 1.1-2 doit être replacé dans cette transformation politique générale.

4. Karkemish n’est pas l’invasion de Jérusalem

La bataille de Karkemish et l’intervention contre Jérusalem doivent donc être clairement distinguées.

Karkemish se trouve sur l’Euphrate, très au nord de Juda.

La bataille oppose principalement Babylone et l’Égypte.

Jérusalem n’est pas le théâtre de cet affrontement.

Daniel 1.1 décrit une étape différente :

« Nebucadnetsar, roi de Babylone, marcha contre Jérusalem et l’assiégea. »

Il serait donc incorrect d’écrire que Daniel 1.1 raconte la bataille de Karkemish.

Il est plus exact de dire que la victoire de Karkemish crée les conditions géopolitiques permettant l’intervention babylonienne contre Juda.

5. De Karkemish à Juda

La victoire remportée sur l’Égypte modifie immédiatement le rapport des forces dans toute la région.

Juda avait été placé sous la domination égyptienne après la mort de Josias.

Le pharaon Néco avait destitué Joachaz et installé Jojakim sur le trône (2 Rois 23.33-35).

La défaite égyptienne à Karkemish signifie donc pour Jojakim la perte de la puissance étrangère dont dépendait son royaume.

L’expansion babylonienne vers le sud place alors Juda dans la sphère de domination de Nebucadnetsar.

C’est dans cette transition qu’il convient de situer Daniel 1.

6. Que signifie alors « l’invasion » de 605 ?

Le terme « invasion » doit être employé avec précision.

Il ne faut pas nécessairement imaginer en 605 av. J.-C. la destruction complète de Jérusalem qui aura lieu plusieurs années plus tard.

Daniel 1.1-2 décrit une intervention contre Jérusalem au cours de laquelle Jojakim passe sous la domination babylonienne et une partie des objets du Temple est emportée.

Daniel 1.3-6 place également à Babylone des jeunes Judéens appartenant notamment à la famille royale et à la noblesse.

Cette intervention constitue donc une première étape de la domination babylonienne sur Juda.

Elle doit être distinguée de la déportation beaucoup plus importante de 597 av. J.-C. et de la destruction de Jérusalem en 586 av. J.-C.

7. Trois étapes principales de la domination babylonienne sur Juda

Pour éviter toute confusion, il est utile de distinguer trois grandes étapes.

Vers 605 av. J.-C. : après Karkemish, Babylone impose sa domination dans la région ; Daniel 1 situe dans ce contexte l’intervention contre Jérusalem, le transfert de certains objets du Temple et la présence de Daniel et de ses compagnons à Babylone (Daniel 1.1-6).

597 av. J.-C. : Jérusalem est prise sous Jojakin ; le roi, sa famille, les responsables, les artisans et une partie importante de la population sont déportés (2 Rois 24.10-16).

586 av. J.-C. : après la révolte de Sédécias, Jérusalem et le Temple sont détruits et une nouvelle déportation intervient (2 Rois 25.1-12).

L’intervention rapportée en Daniel 1 appartient donc au commencement du processus, et non à son aboutissement.

8. Pourquoi 605 reste le repère principal

La date de 605 av. J.-C. demeure néanmoins essentielle.

Elle correspond au moment où l’équilibre politique de la région bascule au profit de Babylone.

Karkemish constitue le grand événement militaire qui rend possible cette transformation.

Jérémie confirme que cette bataille se déroule dans la quatrième année de Jojakim (Jérémie 46.2).

Jérémie 25.1 associe également cette quatrième année à la première année de Nebucadnetsar.

Daniel 1 place précisément au commencement de cette nouvelle période l’intervention babylonienne contre Jérusalem.

La date de 605 ne doit donc pas être comprise comme la date d’un seul événement, mais comme le repère chronologique d’une séquence de bouleversements militaires et politiques.

9. La mort de Nabopolassar et l’accession de Nebucadnetsar

Un autre événement majeur intervient au cours de cette même période : la mort de Nabopolassar, père de Nebucadnetsar.

Nebucadnetsar, qui commande les armées babyloniennes, doit retourner à Babylone pour assurer sa succession.

Il devient alors officiellement roi.

Cette situation explique pourquoi 605 constitue une année particulièrement complexe pour la chronologie.

Nebucadnetsar peut apparaître successivement dans les événements de cette année comme prince héritier commandant l’armée puis comme roi de Babylone.

Daniel 1.1 le désigne par le titre sous lequel il est connu dans le récit : « roi de Babylone ».

10. « Troisième année » et « quatrième année »

Une fois cette séquence historique clarifiée, la différence entre Daniel et Jérémie peut être examinée plus précisément.

Daniel parle de la troisième année de Jojakim.

Jérémie parle de sa quatrième année.

Cette différence peut s’expliquer par deux méthodes de computation des années royales.

Dans un système avec année d’accession, la période comprise entre l’arrivée du roi au pouvoir et le commencement de la nouvelle année officielle constitue une année d’accession qui n’est pas numérotée comme première année.

Dans un système sans année d’accession, cette même période peut être immédiatement comptée comme la première année.

Un décalage d’une unité devient alors possible.

11. Le même intervalle peut recevoir deux numérotations

Le principe peut être représenté simplement.

Dans une computation avec année d’accession :

année d’accession → première année → deuxième année → troisième année.

Dans une computation qui compte immédiatement l’année d’accession :

première année → deuxième année → troisième année → quatrième année.

Le même intervalle historique peut donc être appelé « troisième année » dans un système et « quatrième année » dans l’autre.

Cette explication permet de rapprocher Daniel 1.1 de Jérémie 25.1 et Jérémie 46.2 sans supprimer la différence réelle de formulation entre les textes.

12. Une distinction indispensable pour la chronologie de Daniel

La chronologie doit donc éviter une formulation trop simplifiée telle que :

« En 605, Nebucadnetsar gagne Karkemish et envahit Jérusalem. »

Cette phrase pourrait donner l’impression qu’il s’agit d’un seul événement militaire.

Une formulation plus précise serait :

« En 605 av. J.-C., la victoire babylonienne de Karkemish provoque l’effondrement de la domination égyptienne en Syrie-Palestine. Dans le mouvement d’expansion qui suit, Juda passe sous la domination babylonienne ; Daniel 1 situe dans ce contexte l’intervention de Nebucadnetsar contre Jérusalem et le transfert de Daniel et de ses compagnons à Babylone. »

Cette formulation respecte mieux la succession historique des événements.

13. Ce qui est certain et ce qui demeure reconstruit

La distinction entre les données et leur reconstruction reste indispensable.

Données liques certaines :

Daniel 1.1 situe l’intervention contre Jérusalem dans la troisième année de Jojakim.

Jérémie 46.2 situe la victoire de Karkemish dans la quatrième année de Jojakim.

Jérémie 25.1 associe la quatrième année de Jojakim à la première année de Nebucadnetsar.

Daniel 1.2 mentionne le transfert d’une partie des objets du Temple.

Daniel 1.3-6 présente Daniel et ses compagnons dans le cadre de la cour babylonienne.

Reconstruction historique :

la mise en relation de ces données conduit à replacer Daniel 1 dans la séquence politique ouverte par Karkemish en 605 av. J.-C.

Cette distinction permet de conserver une argumentation académique sans demander aux sources davantage qu’elles ne disent.

Conclusion de l’annexe

La date de 605 av. J.-C. doit être comprise comme le cadre d’une séquence historique, et non comme la date d’un événement unique.

La bataille de Karkemish constitue d’abord le tournant militaire majeur. La victoire de Nebucadnetsar provoque le recul de l’Égypte et permet à Babylone d’étendre sa domination vers la Syrie-Palestine.

Juda, jusque-là placé sous forte influence égyptienne, se retrouve alors confronté à la puissance babylonienne. C’est dans ce contexte que Daniel 1 situe l’intervention contre Jérusalem, le transfert de certains objets du Temple et l’arrivée de Daniel et de ses compagnons dans le monde babylonien.

Cette première intervention ne doit pas être confondue avec la grande déportation de 597 av. J.-C., ni avec la destruction de Jérusalem et du Temple en 586 av. J.-C.

La différence entre la « troisième année » de Daniel et la « quatrième année » de Jérémie peut alors être comprise à partir des différentes méthodes antiques de computation des règnes.

La reconstruction la plus cohérente peut donc être résumée ainsi :

Karkemish en 605 av. J.-C. → recul de l’Égypte → progression babylonienne vers le sud → passage de Juda sous domination babylonienne → intervention contre Jérusalem rapportée par Daniel 1.

Cette articulation permet de situer Daniel 1 dans son contexte historique sans confondre la bataille de Karkemish, l’intervention de 605, la déportation de 597 et la destruction finale de 586 av. J.-C.

Références liques citées

2 Rois 23.33-35 ; 2 Rois 24.10-16 ; 2 Rois 25.1-12 ; Jérémie 25.1 ; Jérémie 46.2 ; Daniel 1.1 ; Daniel 1.1-2 ; Daniel 1.1-6 ; Daniel 1.2 ; Daniel 1.3-6.