ANX082

Daniel 2 et Daniel 7 : deux visions complémentaires des mêmes royaumes

Daniel 2 se déroule durant la deuxième année du règne de Nebucadnetsar (Daniel 2.1). Daniel est alors encore un jeune homme récemment intégré à l’administration…

27 min 32 versets 1 livre

1. Deux visions séparées par plusieurs décennies

Daniel 2 se déroule durant la deuxième année du règne de Nebucadnetsar (Daniel 2.1).

Daniel est alors encore un jeune homme récemment intégré à l’administration babylonienne.

Dans l’hypothèse chronologique retenue dans cette étude, selon laquelle Daniel aurait eu environ quatorze ans lors de sa déportation en 605 av. J.-C., il pouvait avoir approximativement seize ou dix-sept ans lors des événements de Daniel 2.

Il s’agit d’une estimation, puisque le texte biblique ne donne pas son âge.

Daniel 7 se situe beaucoup plus tard, dans la première année de Belshatsar, vers 553/552 av. J.-C.

Selon la même hypothèse, Daniel aurait alors environ soixante-six ans.

Les deux visions encadrent ainsi plusieurs décennies de son expérience au sein de l’Empire babylonien.

2. Une révélation donnée d’abord à un roi païen

Dans Daniel 2, le rêve est reçu par Nebucadnetsar.

Daniel intervient comme interprète.

Le roi babylonien voit une immense statue :

« Cette statue était immense, et d’une splendeur extraordinaire » (Daniel 2.31).

La vision commence donc par la manière dont la puissance impériale peut apparaître dans toute sa grandeur.

L’or, l’argent, le bronze et le fer évoquent richesse, puissance et majesté.

3. Daniel voit les mêmes puissances sous une autre apparence

Dans Daniel 7, la perspective change.

Daniel ne contemple plus une statue majestueuse, mais quatre bêtes surgissant d’une mer agitée.

La première ressemble à un lion.

La deuxième à un ours.

La troisième à un léopard.

La quatrième est si terrible qu’aucun animal connu ne suffit à la décrire.

Le contraste est théologiquement significatif : la grandeur extérieure des empires de Daniel 2 devient, dans Daniel 7, une succession de puissances prédatrices.

4. Deux perspectives sur le pouvoir humain

Les deux visions peuvent ainsi être comprises comme deux regards complémentaires sur l’histoire impériale.

Daniel 2 souligne notamment :

la grandeur des royaumes ;

leur succession ;

leur fragilité croissante ;

leur destruction finale par le royaume établi par Dieu.

Daniel 7 souligne davantage :

leur caractère conquérant ;

leur violence ;

leur opposition croissante au Très-Haut ;

la persécution des saints ;

et leur jugement devant le tribunal céleste.

La seconde vision développe donc la dimension morale et spirituelle de l’histoire déjà annoncée dans la première.

5. Premier royaume : Babylone

Daniel explique directement à Nebucadnetsar :

« C’est toi qui es la tête d’or » (Daniel 2.38).

Le premier royaume est donc explicitement identifié à Babylone, représentée par son souverain.

Daniel 7 commence également par une première bête :

« Le premier était semblable à un lion, et avait des ailes d’aigle » (Daniel 7.4).

Dans la structure parallèle des deux visions, le lion correspond à la tête d’or.

Le premier royaume est Babylone.

6. Deuxième royaume : la Médo-Perse

Daniel 2 annonce :

« Après toi, il s’élèvera un autre royaume, moindre que le tien » (Daniel 2.39).

Daniel 7 présente ensuite :

« un second animal, semblable à un ours » (Daniel 7.5).

Daniel 8 permet de préciser l’identification de cette puissance, puisque le bélier y représente explicitement :

« les rois des Mèdes et des Perses » (Daniel 8.20).

La poitrine et les bras d’argent de Daniel 2 et l’ours de Daniel 7 correspondent donc, dans la lecture retenue ici, à l’ensemble médo-perse.

7. Troisième royaume : la Grèce

Daniel 2 poursuit :

« puis un troisième royaume, qui sera d’airain, et qui dominera sur toute la terre » (Daniel 2.39).

Daniel 7 présente ensuite un léopard :

« qui avait sur le dos quatre ailes comme un oiseau ; cet animal avait quatre têtes, et la domination lui fut donnée » (Daniel 7.6).

Daniel 8 apporte de nouveau une identification explicite :

« Le bouc, c’est le roi de Javan » (Daniel 8.21).

Javan désigne ici le monde grec.

La troisième puissance correspond donc à la Grèce.

8. Les quatre têtes et la division du monde grec

Daniel 7 représente le troisième animal avec quatre têtes.

Daniel 8 décrit le royaume grec sous la forme d’un bouc dont la grande corne est brisée, puis remplacée par quatre cornes (Daniel 8.8).

L’interprétation précise :

« Quatre royaumes s’élèveront de cette nation » (Daniel 8.22).

Daniel 11.4 reprend la même idée en annonçant que le royaume sera :

« brisé et divisé vers les quatre vents des cieux ».

Les quatre têtes du léopard trouvent donc une explication particulièrement forte dans la division du royaume d’Alexandre après sa mort.

9. Quatrième royaume : le fer

Daniel 2 annonce :

« Il y aura un quatrième royaume, fort comme du fer » (Daniel 2.40).

Le fer constitue sa caractéristique principale.

Ce royaume :

« brisera et rompra tout ».

Daniel 7 présente également un quatrième royaume.

Sa bête possède :

« de grandes dents de fer » (Daniel 7.7).

Elle :

« mangeait, brisait, et foulait aux pieds ce qui restait ».

La correspondance entre les deux descriptions est particulièrement forte.

10. L’identification du quatrième royaume à Rome

Si les trois premières puissances sont Babylone, la Médo-Perse et la Grèce, la quatrième doit succéder au monde grec.

Dans la lecture défendue ici, cette puissance est .

absorba progressivement les principaux royaumes issus du monde hellénistique.

La Macédoine passa sous domination romaine.

La Syrie séleucide devint province romaine au Ier siècle av. J.-C.

L’Égypte ptolémaïque fut annexée en 30 av. J.-C.

apparaît ainsi historiquement comme la puissance qui succède au monde hellénistique dans la grande succession impériale.

11. La caractéristique commune : briser

Le parallèle lexical entre les deux visions mérite attention.

Daniel 2 déclare que le quatrième royaume :

« brisera et rompra tout » (Daniel 2.40).

Daniel 7 dit de la quatrième bête qu’elle :

« mangeait, brisait et foulait aux pieds » (Daniel 7.7).

L’interprétation angélique reprend encore :

« il dévorera toute la terre, la foulera et la brisera » (Daniel 7.23).

Cette répétition renforce l’identification des deux symboles comme deux représentations de la même puissance.

12. Le quatrième royaume connaît une transformation

Daniel 2 ne s’arrête pas aux jambes de fer.

La statue possède également des pieds composés de fer et d’argile.

Daniel explique :

« ce royaume sera divisé » (Daniel 2.41).

Le fer demeure présent, mais il est désormais mélangé à une matière qui ne s’unit pas véritablement à lui.

Le quatrième royaume connaît donc une phase de division.

13. Daniel 7 développe cette phase finale

Daniel 7 présente également une transformation du quatrième royaume.

La quatrième bête possède dix cornes.

L’ange explique :

« Les dix cornes, ce sont dix rois qui s’élèveront de ce royaume » (Daniel 7.24).

La seconde vision apporte ainsi une information absente de Daniel 2 : la phase finale du quatrième royaume est caractérisée par dix rois.

14. Les dix orteils et les dix cornes

Le rapprochement entre les pieds de la statue et les dix cornes est naturel.

Dans les deux visions, ils appartiennent au quatrième royaume.

Dans les deux cas, ils apparaissent dans sa phase terminale.

Dans les deux cas, le royaume de Dieu intervient ensuite.

Il convient cependant de conserver une précision méthodologique : Daniel 2 ne dit pas explicitement que les dix orteils représentent dix rois.

C’est Daniel 7.24 qui donne explicitement cette interprétation aux dix cornes.

La correspondance entre dix orteils et dix rois est donc une déduction fondée sur le parallélisme des deux visions.

15. Daniel 7 révèle un élément absent de Daniel 2 : la petite corne

Daniel 2 décrit la phase divisée du quatrième royaume, mais ne mentionne aucune puissance comparable à la petite corne.

Daniel 7 développe considérablement cette partie de la prophétie.

Après les dix cornes :

« une autre petite corne sortit du milieu d’elles » (Daniel 7.8).

Cette puissance devient progressivement le centre du conflit.

Elle abaisse trois rois.

Elle parle contre le Très-Haut.

Elle persécute les saints.

Elle cherche à changer les temps et la loi.

Daniel 7 apporte donc un développement majeur de la phase finale seulement esquissée dans Daniel 2.

16. Le royaume de Dieu intervient dans la phase finale du quatrième royaume

Daniel 2 déclare :

« Dans le temps de ces rois, le Dieu des cieux suscitera un royaume qui ne sera jamais détruit » (Daniel 2.44).

La pierre frappe la statue au niveau de ses pieds (Daniel 2.34).

Le royaume divin intervient donc lorsque le quatrième royaume se trouve dans sa phase divisée.

Daniel 7 présente une structure comparable.

Le jugement intervient lorsque la quatrième bête a déjà produit les dix cornes et la petite corne.

17. Une convergence eschatologique majeure

Les deux visions conduisent ainsi au même point.

Dans Daniel 2 :

quatrième royaume → phase divisée → intervention de la pierre → royaume .

Dans Daniel 7 :

quatrième royaume → dix rois → petite corne → jugement → royaume .

Daniel 7 développe donc ce que Daniel 2 avait présenté sous une forme plus condensée.

18. La pierre et le Fils de l’homme

Une autre complémentarité apparaît concernant le royaume final.

Daniel 2 utilise le symbole d’une pierre :

« une pierre se détacha sans le secours d’aucune main » (Daniel 2.34).

Daniel 7 présente :

« quelqu’un de semblable à un fils d’homme » (Daniel 7.13).

Les symboles sont différents, mais leur fonction converge.

Dans les deux visions, l’autorité finale vient de Dieu et remplace les royaumes humains.

Daniel 7 apporte toutefois une dimension personnelle beaucoup plus explicite en présentant celui qui reçoit la domination.

19. Le royaume final est éternel dans les deux visions

Daniel 2 affirme :

« le Dieu des cieux suscitera un royaume qui ne sera jamais détruit » (Daniel 2.44).

Daniel 7 déclare au sujet du Fils de l’homme :

« Sa domination est une domination éternelle qui ne passera point » (Daniel 7.14).

Puis :

« Son royaume est un royaume » (Daniel 7.27).

La convergence est complète.

Le royaume final n’est pas un empire supplémentaire destiné à disparaître.

Il met fin à la succession.

20. Le peuple du royaume apparaît plus clairement dans Daniel 7

Daniel 2 insistait principalement sur l’origine divine et l’éternité du royaume.

Daniel 7 révèle davantage ceux qui y participent.

« Les saints du Très-Haut recevront le royaume » (Daniel 7.18).

Puis :

« Le royaume [...] sera donné au peuple des saints du Très-Haut » (Daniel 7.27).

Daniel 7 complète donc Daniel 2 en associant explicitement le royaume au Fils de l’homme et au peuple des saints.

21. Synthèse des correspondances

Les principales correspondances peuvent être résumées ainsi :

Tête d’or - lion : Babylone.

Poitrine et bras d’argent - ours : Médo-Perse.

Ventre et cuisses de bronze - léopard à quatre têtes : Grèce et divisions hellénistiques.

Jambes de fer - quatrième bête aux dents de fer : quatrième royaume, identifié ici à .

Pieds de fer et d’argile - dix cornes : phase divisée ou finale du quatrième royaume.

Petite corne : développement supplémentaire révélé par Daniel 7.

Pierre détachée sans main - Fils de l’homme recevant la domination : intervention divine et établissement du royaume .

22. Une complémentarité plutôt qu’une répétition

Daniel 7 ne constitue donc pas une simple répétition de Daniel 2.

Il reprend son architecture afin de la développer.

Daniel 2 fournit la grande succession des royaumes.

Daniel 7 révèle davantage leur caractère, précise la phase finale du quatrième royaume, introduit la puissance persécutrice, ouvre le tribunal céleste et présente le Fils de l’homme.

Les deux chapitres doivent ainsi être lus ensemble.

23. Une base pour les visions suivantes

Cette complémentarité fournit également la structure nécessaire pour comprendre Daniel 8 à 12.

Daniel 8 revient en détail sur la Médo-Perse et la Grèce.

Daniel 9 introduit la prophétie des soixante-dix semaines.

Daniel 11 développe les conflits issus du monde grec avant d’ouvrir sur une figure d’opposition dont plusieurs traits rejoignent les visions précédentes.

Daniel 12 conduit enfin vers la détresse, la délivrance et l’achèvement.

Daniel 2 et Daniel 7 constituent ainsi les deux grandes architectures à partir desquelles les révélations suivantes peuvent être ordonnées.

24. Conclusion

Daniel 2 et Daniel 7 présentent une même histoire sous deux formes différentes.

La première montre la succession des royaumes comme une statue impressionnante.

La seconde révèle derrière cette splendeur la nature bestiale des puissances qui dominent par la force et finissent par s’opposer à Dieu.

Mais les deux visions possèdent surtout la même conclusion.

Les royaumes humains sont temporaires.

Le quatrième royaume lui-même atteint une phase finale puis disparaît.

L’intervention divine met fin à la succession impériale.

Le royaume qui lui succède ne vient ni de Babylone, ni de la Médo-Perse, ni de la Grèce, ni de .

Il vient de Dieu.

Daniel 2 annonce qu’il « ne sera jamais détruit » (Daniel 2.44).

Daniel 7 révèle qu’il appartient au Fils de l’homme et qu’il est partagé avec les saints du Très-Haut.

Les deux visions convergent ainsi vers une même proclamation : l’histoire des empires possède une limite, tandis que le royaume établi par Dieu demeure éternellement.