Le chapitre 7 de Daniel marque une étape majeure dans le développement prophétique du livre. Après les récits consacrés principalement à Daniel et à ses compagnons au sein des empires babylonien et médo-perse, le lecteur entre dans une série de visions révélant, sous une forme symbolique, la succession des royaumes humains, leur confrontation avec le dessein divin et l'établissement final du royaume éternel. La vision des quatre bêtes reprend ainsi certains éléments déjà présents dans le songe de Nebucadnetsar en Daniel 2, mais les développe sous une perspective nouvelle.
1. Un tournant dans la structure du livre
Daniel 7 occupe une position charnière. Les six premiers chapitres sont essentiellement narratifs : ils relatent l'arrivée de Daniel à Babylone, l'interprétation des songes de Nebucadnetsar, l'épreuve de la fournaise, l'humiliation du roi, la chute de Babylone et, enfin, Daniel dans la fosse aux lions. À partir du chapitre 7, la perspective change. Daniel n'est plus principalement celui qui interprète les révélations reçues par d'autres : il devient lui-même le destinataire de visions prophétiques.
Cette transition ne constitue cependant pas une rupture complète. Daniel 7 demeure étroitement lié aux chapitres précédents, et particulièrement à Daniel 2. Dans les deux visions apparaît une succession de royaumes terrestres suivie de l'intervention souveraine de Dieu et de l'établissement d'un royaume qui ne sera jamais détruit (Daniel 2.44 ; 7.14, 18, 27).
La différence réside principalement dans la perspective adoptée. Daniel 2 représente les royaumes successifs au moyen d'une statue imposante composée de différents métaux. Daniel 7 les présente sous la forme de bêtes surgissant d'une mer agitée. La première vision met particulièrement en évidence la succession historique des puissances ; la seconde insiste davantage sur leur caractère prédateur, leurs transformations politiques et leur opposition finale au gouvernement divin.
Daniel 7 ne remplace donc pas Daniel 2 : il le complète et l'approfondit.
2. Un retour chronologique sous le règne de Belshatsar
L'ordre des chapitres de Daniel n'est pas strictement chronologique. Daniel 5 relate la dernière nuit du règne de Belshatsar et la prise de Babylone, tandis que Daniel 6 situe Daniel sous le gouvernement de Darius le Mède. Pourtant, Daniel 7 ramène le lecteur plusieurs années auparavant :
« La première année de Belshatsar, roi de Babylone, Daniel eut un songe et des visions de son esprit, pendant qu'il était sur sa couche » (Daniel 7.1).
La vision appartient donc à une période antérieure à la chute de Babylone.
La première année de Belshatsar est généralement située vers 553/552 av. J.-C., dans le contexte où Nabonide lui confia d'importantes responsabilités royales à Babylone. Daniel vit alors encore sous l'Empire néo-babylonien, mais reçoit une révélation qui dépasse largement le cadre politique de son époque.
Si l'on retient comme hypothèse de travail que Daniel avait environ quatorze ans lors de sa déportation en 605 av. J.-C., il serait né vers 619 av. J.-C. et aurait approximativement soixante-six ans au moment de la vision de Daniel 7. Cette estimation ne peut être établie avec certitude, puisque le texte biblique ne donne pas son âge lors de son arrivée à Babylone. Elle fournit néanmoins un repère chronologique utile.
Le Daniel de cette vision n'est donc plus le jeune homme arrivé à Babylone plusieurs décennies auparavant. Il possède derrière lui une longue expérience de la cour babylonienne, des transformations politiques de l'empire et des règnes successifs. Pourtant, la révélation qu'il reçoit dépasse tout ce qu'une connaissance politique ou administrative aurait pu lui permettre d'anticiper.
3. Une vision reçue pendant la nuit
Daniel précise qu'il eut « un songe et des visions de son esprit » pendant qu'il se trouvait sur sa couche (Daniel 7.1). Il rapporte ensuite :
« Je regardais pendant ma vision nocturne » (Daniel 7.2).
La révélation se présente sous la forme d'une succession de tableaux symboliques. Daniel voit d'abord une mer agitée par les quatre vents du ciel, puis quatre grandes bêtes différentes les unes des autres qui en émergent (Daniel 7.2-7). Son attention se porte ensuite sur les dix cornes de la quatrième bête et particulièrement sur une petite corne qui apparaît parmi elles (Daniel 7.8).
La scène change alors radicalement. Le regard quitte les puissances terrestres pour contempler un tribunal céleste. L'Ancien des jours prend place, les livres sont ouverts et le jugement commence (Daniel 7.9-10).
Enfin apparaît « comme un fils d'homme », venant avec les nuées du ciel et recevant une domination universelle et éternelle :
« On lui donna la domination, la gloire et le règne ; et tous les peuples, les nations et les hommes de toutes langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle qui ne passera point, et son règne ne sera jamais détruit » (Daniel 7.14).
Le mouvement de la vision est ainsi remarquable : la mer, les bêtes, les cornes, le tribunal céleste, puis le royaume éternel. L'histoire humaine est observée depuis la perspective du gouvernement souverain de Dieu.
4. Les quatre bêtes et les quatre royaumes
L'un des avantages majeurs de Daniel 7 réside dans le fait que le texte fournit lui-même une clé d'interprétation fondamentale. Daniel demande la signification de ce qu'il vient de voir, et l'explication lui est donnée :
« Ces quatre grands animaux, ce sont quatre rois qui s'élèveront de la terre » (Daniel 7.17).
Quelques versets plus loin, la quatrième bête est explicitement identifiée à un royaume :
« Le quatrième animal, c'est un quatrième royaume qui existera sur la terre » (Daniel 7.23).
Les quatre bêtes représentent donc des puissances politiques successives. Cette indication constitue le point de départ nécessaire de toute interprétation du chapitre.
La correspondance avec Daniel 2 devient alors particulièrement importante. La statue de Daniel 2 comporte quatre grandes parties correspondant à une succession de royaumes ; Daniel 7 présente également quatre puissances avant l'établissement du royaume définitif de Dieu.
L'identification précise de ces royaumes fera l'objet d'une analyse détaillée. L'étude défendra la succession Babylone, empire médo-perse, empire grec et empire romain, tout en examinant les arguments des principales lectures alternatives. Il conviendra en particulier de montrer comment cette succession s'articule avec Daniel 2, Daniel 8 et les développements ultérieurs du livre.
5. La quatrième bête au centre de l'attention
Les trois premières bêtes sont décrites relativement brièvement. La quatrième reçoit, en revanche, une attention considérable. Daniel la présente comme « terrible, épouvantable et extraordinairement forte » (Daniel 7.7). Contrairement aux trois précédentes, elle n'est assimilée à aucun animal connu.
Elle possède des dents de fer, dévore, brise et foule aux pieds ce qui reste. Elle porte également dix cornes, parmi lesquelles apparaît une autre corne, plus petite au commencement, devant laquelle trois des premières sont arrachées (Daniel 7.7-8).
Daniel lui-même manifeste un intérêt particulier pour cette quatrième puissance :
« Ensuite je désirai savoir la vérité sur le quatrième animal, qui était différent de tous les autres » (Daniel 7.19).
L'interprétation angélique confirme l'importance de cette dernière phase. Le quatrième royaume donne naissance à dix rois, puis un autre s'élève après eux. Celui-ci prononce des paroles contre le Très-Haut, persécute les saints et cherche à changer les temps et la loi (Daniel 7.23-25).
La question de l'identité de cette petite corne constitue ainsi l'un des principaux problèmes exégétiques et eschatologiques du chapitre.
6. « Un temps, des temps et la moitié d'un temps »
Daniel 7 introduit également une durée prophétique qui jouera un rôle considérable dans la littérature apocalyptique :
« Les saints seront livrés entre ses mains pendant un temps, des temps et la moitié d'un temps » (Daniel 7.25).
Cette période de trois temps et demi trouve des parallèles particulièrement importants dans Daniel 12 et dans l'Apocalypse. Celle-ci emploie les expressions de quarante-deux mois, de mille deux cent soixante jours et d'« un temps, des temps et la moitié d'un temps » (Apocalypse 11.2-3 ; 12.6, 14 ; 13.5).
Ces correspondances devront être examinées avec précision avant d'établir leur portée eschatologique. Elles montrent néanmoins que Daniel 7 fournit une partie importante du vocabulaire et de la structure prophétique repris ultérieurement par l'Apocalypse.
7. Le tribunal céleste et l'Ancien des jours
La puissance de la quatrième bête et de la petite corne pourrait donner l'impression que l'histoire appartient définitivement aux empires humains. La vision renverse précisément cette perspective.
Daniel voit des trônes disposés et « l'Ancien des jours » prendre place (Daniel 7.9). Des milliers de milliers le servent, tandis que des myriades se tiennent devant lui :
« Les juges s'assirent, et les livres furent ouverts » (Daniel 7.10).
Le véritable centre de pouvoir n'est donc ni Babylone, ni aucun des royaumes qui lui succéderont. Au-dessus des bouleversements politiques terrestres se trouve le tribunal divin.
Cette dimension judiciaire constitue l'une des grandes particularités de Daniel 7. Le royaume éternel n'apparaît pas simplement comme le dernier empire d'une succession historique. Il résulte d'une intervention divine qui met fin à la domination des puissances opposées à Dieu.
8. « Comme un fils d'homme »
Au cœur de cette scène apparaît l'une des figures les plus importantes de tout le livre :
« Je regardai pendant mes visions nocturnes, et voici, sur les nuées des cieux arriva quelqu'un de semblable à un fils de l'homme » (Daniel 7.13).
Contrairement aux royaumes terrestres représentés par des bêtes, cette figure possède une apparence humaine. Elle s'avance vers l'Ancien des jours et reçoit domination, gloire et royauté.
Son règne possède trois caractéristiques essentielles : il est universel, puisque tous les peuples et toutes les langues le servent ; il est éternel, puisque sa domination ne passera pas ; il est indestructible, puisque son royaume ne sera jamais détruit (Daniel 7.14).
Cette figure occupe une place majeure dans la compréhension néotestamentaire de Jésus. L'expression « Fils de l'homme », fréquemment employée par Jésus pour parler de lui-même, prend une importance particulière lorsqu'elle est associée à sa venue sur les nuées et à son autorité judiciaire (Matthieu 24.30 ; 26.64 ; Marc 13.26 ; 14.62).
Daniel 7 constitue ainsi l'un des arrière-plans essentiels de la christologie du Nouveau Testament.
9. Le royaume et les saints du Très-Haut
La vision ne s'achève cependant pas uniquement avec la domination du Fils de l'homme. L'interprétation affirme également :
« Les saints du Très-Haut recevront le royaume, et ils posséderont le royaume éternellement, d'éternité en éternité » (Daniel 7.18).
Cette affirmation revient à plusieurs reprises dans le chapitre (Daniel 7.18, 22, 27). Le royaume donné au Fils de l'homme est donc également associé au peuple des saints.
Cette relation entre le roi et ceux qui participent à son royaume constitue un élément essentiel de la vision. Les saints peuvent connaître temporairement l'oppression et la persécution, mais celles-ci ne constituent pas l'issue de l'histoire. Le jugement est finalement rendu en leur faveur, et le royaume leur est donné.
La vision oppose ainsi deux formes de domination : les royaumes bestiaux qui surgissent, dominent puis disparaissent, et le royaume divin qui demeure éternellement.
10. Une prophétie qui conduit de Babylone au royaume éternel
Daniel 7 possède donc une amplitude exceptionnelle. La vision commence sous Belshatsar, alors que Babylone constitue encore une grande puissance, puis traverse une succession de royaumes, décrit l'apparition d'une puissance particulièrement hostile au Très-Haut, ouvre la scène du tribunal céleste et conduit finalement à la domination universelle du Fils de l'homme et des saints.
Son interprétation exige cependant une méthode rigoureuse. Il faudra constamment distinguer trois niveaux : les symboles observés par Daniel, leur interprétation explicitement donnée dans le chapitre, puis leur identification historique et eschatologique.
Cette distinction est particulièrement importante pour la quatrième bête, les dix cornes et la petite corne. Certaines données sont définies directement par le texte ; d'autres nécessitent une mise en relation avec Daniel 2, Daniel 8, Daniel 9, Daniel 11-12, ainsi qu'avec les développements du Nouveau Testament, notamment 2 Thessaloniciens 2 et l'Apocalypse.
L'étude examinera ces correspondances progressivement, sans anticiper les conclusions qui doivent résulter de l'analyse du texte lui-même.
Daniel 7 présente ainsi une histoire dominée en apparence par la montée et la chute des empires, mais dont l'issue appartient entièrement à Dieu. Les bêtes surgissent de la mer, les royaumes se succèdent et la puissance de la petite corne semble momentanément triompher ; pourtant, le tribunal siège, la domination des puissances rebelles leur est retirée et le royaume est finalement remis à celui qui vient avec les nuées du ciel.
La vision des quatre bêtes n'est donc pas seulement une prophétie concernant la succession des empires. Elle révèle la souveraineté de Dieu sur l'histoire, le caractère provisoire des puissances humaines et l'établissement définitif du royaume éternel.