ANX067

« Mene, Mene, Tekel, Parsin » : étude linguistique de l’inscription

Daniel rapporte l'inscription sous cette forme : מְנֵא מְנֵא תְּקֵל וּפַרְסִין Menē, menē, teqēl ûfarsîn. Daniel 5.25 la traduit traditionnellement par : « Compté, compté,…

15 دقيقة 14 آية 3 أسفار

1. Le texte araméen

Daniel rapporte l'inscription sous cette forme :

מְנֵא מְנֵא תְּקֵל וּפַרְסִין

Menē, menē, teqēl ûfarsîn.

دَانِيآل 5.25 la traduit traditionnellement par :

« Compté, compté, pesé et divisé. »

Cette traduction rend directement l'interprétation donnée par Daniel, mais elle ne restitue pas entièrement le jeu linguistique de l'inscription.

Les termes peuvent en effet être entendus comme des désignations nominales appartenant au domaine des poids et des valeurs, tandis que Daniel les rapproche de verbes exprimant des actions.

C'est cette double possibilité qui donne au message sa densité.

2. Mene : compter et déterminer

Le premier terme est מְנֵא (menē).

Il appartient à la même famille linguistique qu'une racine sémitique exprimant l'idée de compter, dénombrer ou assigner.

Daniel en donne l'interprétation :

« Mene : Dieu a compté ton règne, et y a mis fin. » (دَانِيآل 5.26)

Le mot ne signifie donc pas simplement que Dieu connaît la durée du règne.

Le comptage est achevé.

Le nombre fixé est atteint.

Le règne de Belshatsar est arrivé à son terme.

3. Pourquoi Mene est-il répété ?

L'inscription comporte deux fois le même terme :

Mene, Mene.

Daniel n'en donne pourtant pas deux interprétations différentes.

La répétition possède vraisemblablement une fonction d'insistance.

Dans les langues bibliques, la répétition peut renforcer la solennité ou la certitude d'une déclaration.

Ici, elle accentue le caractère définitif du verdict : la durée du règne n'est plus indéterminée.

Elle a été comptée.

4. Mene comme unité de poids

Le terme peut également évoquer la mine, unité de poids et de valeur connue dans le Proche-Orient ancien.

Cette dimension nominale est importante pour comprendre l'ensemble de l'inscription.

À première vue, les mots peuvent être entendus comme une succession de poids ou de valeurs :

une mine ;

une mine ;

un sicle ;

des fractions.

Mais Daniel fait apparaître derrière ces substantifs un second niveau de signification.

Ce ne sont plus seulement des poids : ils deviennent les éléments d'une sentence.

5. Tekel : le sicle et l’action de peser

Le deuxième terme essentiel est תְּקֵל (teqēl).

Il appartient à la famille linguistique du sicle, unité de poids très largement utilisée dans le monde ancien.

La racine sémitique correspondante exprime l'action de peser.

Daniel interprète donc :

« Tekel : tu as été pesé dans la balance, et tu as été trouvé insuffisant. » (دَانِيآل 5.27)

Le jeu de mots est particulièrement efficace.

Un terme appartenant au vocabulaire du poids devient le verdict porté sur le roi lui-même.

Belshatsar n'est plus celui qui évalue ses serviteurs ou distribue les dignités.

C'est lui qui est placé sur la balance.

6. « Trouvé léger » ou « trouvé insuffisant » ?

La traduction traditionnelle « trouvé léger » rend correctement l'image générale de la balance.

Le texte araméen emploie cependant le terme חַסִּיר (ḥassîr), qui exprime l'idée de manquer, d'être déficient ou insuffisant.

La formulation pourrait donc être rendue plus littéralement :

« Tu as été pesé dans les balances et tu as été trouvé déficient. »

L'idée n'est pas simplement que Belshatsar possède un « poids » trop faible au sens physique.

Le jugement révèle qu'il manque de ce qui aurait dû être trouvé en lui.

Cette nuance correspond directement à l'accusation précédente : il connaissait l'expérience de Nebucadnetsar, mais ne s'était pas humilié et n'avait pas glorifié Dieu.

7. La balance comme image judiciaire

L'image de la pesée n'est pas étrangère au langage biblique.

Anne déclare :

« L' est un Dieu qui sait tout, et par lui sont pesées toutes les actions. » (صَمُوئِيلَ ٱلْأَوَّلُ 2.3)

Job demande également :

« Que Dieu me pèse dans des balances justes. » (أَيُّوبَ 31.6)

L'image exprime donc l'idée d'une évaluation.

Dans Daniel 5, elle est appliquée au souverain de Babylone.

Le roi peut posséder une grande puissance politique et néanmoins être déclaré insuffisant lorsqu'il est évalué selon le jugement divin.

Il n'est pas nécessaire d'établir une dépendance avec les représentations égyptiennes de la pesée du cœur. L'image de la balance appartient à un vocabulaire judiciaire et commercial suffisamment répandu pour être comprise sans supposer un emprunt particulier.

8. Parsin et Peres

Le dernier terme de l'inscription est :

וּפַרְסִין (ûfarsîn).

La conjonction initiale û- signifie « et ».

Parsin correspond à une forme plurielle liée à פְּרֵס (perēs).

Lorsqu'il interprète le terme, Daniel utilise précisément le singulier :

« Peres : ton royaume est divisé, et donné aux Mèdes et aux Perses. » (دَانِيآل 5.28)

Cette variation entre Parsin dans l'inscription et Peres dans l'interprétation contribue au jeu linguistique du passage.

9. L’idée de division

La racine associée à Peres peut exprimer l'idée de diviser, partager ou séparer.

Daniel applique cette signification au royaume :

« Ton royaume est divisé. »

La progression de l'inscription atteint ici son terme.

Le règne a été compté.

Le roi a été pesé.

Le royaume est maintenant partagé.

La sentence passe ainsi de la durée du pouvoir à l'évaluation de celui qui l'exerce, puis au sort politique de son royaume.

10. Peres et les Perses

Le mot Peres permet également un rapprochement sonore avec la désignation araméenne de la Perse ou des Perses.

Daniel exploite explicitement cette possibilité lorsqu'il ajoute :

« et donné aux Mèdes et aux Perses. » (دَانِيآل 5.28)

Le même terme évoque donc simultanément la division du royaume et le peuple qui participera à son transfert.

Il s'agit d'un jeu de mots particulièrement adapté au contexte historique.

La sentence ne dit pas seulement que Babylone sera divisée : elle désigne également, par rapprochement verbal, la puissance qui lui succédera.

11. Des poids qui deviennent une sentence

L'ensemble de l'inscription possède ainsi une remarquable unité.

Les termes appartiennent au champ lexical du poids et de la valeur.

Mais Daniel les transforme successivement en verbes de jugement :

Mene → compter ;

Tekel → peser ;

Peres → diviser.

Le vocabulaire commercial ou métrologique devient donc un vocabulaire judiciaire.

Cette transformation explique probablement une partie de l'énigme.

Même si les mots pouvaient éventuellement être reconnus isolément, leur signification dans cette situation ne découlait pas automatiquement de leur simple lecture.

Il fallait comprendre ce qu'ils annonçaient.

12. Pourquoi les sages ne comprennent-ils pas ?

Daniel 5 affirme :

« Tous les sages du roi entrèrent ; mais ils ne purent pas lire l'écriture et en donner au roi l'explication. » (دَانِيآل 5.8)

طُرحت عدة تفسيرات.

L'absence de voyelles dans l'écriture consonantique pouvait permettre plusieurs lectures.

La disposition des caractères pouvait éventuellement compliquer leur reconnaissance.

Les mots pouvaient être lisibles mais leur relation énigmatique demeurer incompréhensible.

Il est également possible que la difficulté principale ait porté simultanément sur la lecture et sur l'interprétation.

Le texte ne permet pas de choisir avec certitude entre ces hypothèses.

Il insiste surtout sur le résultat : les spécialistes de la cour sont incapables de fournir au roi la signification du message.

13. Daniel ne se contente pas de traduire

L'intervention de Daniel dépasse largement une simple compétence linguistique.

Il ne dit pas seulement :

Mene signifie « mine ».

Tekel signifie « sicle ».

Parsin signifie « fractions ».

Il transforme les termes en une interprétation cohérente de la situation de Belshatsar.

Dieu a compté le règne.

Belshatsar a été pesé.

Le royaume est divisé.

Cette interprétation est précédée d'un long exposé expliquant la culpabilité du roi.

La lecture de l'inscription et le jugement théologique forment donc un tout.

14. Une progression du temps à l’empire

Les trois termes principaux peuvent être organisés selon une progression particulièrement précise :

Mene concerne le temps.

Le règne possède une durée déterminée.

Tekel concerne la personne.

Belshatsar est évalué.

Peres concerne le royaume.

La domination politique change de mains.

Cette progression contribue à expliquer pourquoi quatre mots seulement peuvent résumer l'ensemble du chapitre.

Tout ce qui a été développé dans le discours de Daniel se concentre finalement dans cette triple sentence.

15. Une parole immédiatement accomplie

L'inscription ne présente aucune condition.

Daniel n'annonce pas : « Si tu ne te repens pas, ton royaume sera retiré. »

Le jugement est formulé comme déjà établi.

Dieu a compté le règne.

Belshatsar a été pesé.

Le royaume est donné aux Mèdes et aux Perses.

Le récit confirme immédiatement le caractère définitif de cette sentence :

«في تلك الليلة قُتل بيلشاصر ملك الكلدانيين.» (دَانِيآل 5.30)

La brièveté de l'inscription correspond donc à la rapidité de son accomplissement.

16. Une formule qui résume Daniel 5

Mene, Mene, Tekel, Parsin constitue finalement beaucoup plus qu'une énigme linguistique.

La formule résume toute la théologie du chapitre.

Compter signifie que la durée des royaumes n'est pas illimitée.

Peser signifie que ceux qui exercent le pouvoir sont responsables de leur conduite.

Diviser signifie qu'un empire peut perdre en une nuit la domination qu'il semblait posséder durablement.

L'inscription transforme ainsi quelques termes appartenant au vocabulaire des poids et des mesures en une sentence sur le temps, l'homme et l'empire.

La dernière nuit de Belshatsar peut être résumée par ces trois opérations :

son règne est compté, sa personne est pesée et son royaume est divisé.

المراجع الكتابية المقتبسة

صَمُوئِيلَ ٱلْأَوَّلُ 2.3 ; أَيُّوبَ 31.6 ; دَانِيآل 5.5-9 ; دَانِيآل 5.17-23 ; دَانِيآل 5.25-30.