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Les instruments de musique de Daniel 3 et la question des mots grecs

Daniel 3.5 énumère les instruments dont le son doit provoquer la prosternation générale devant la statue : « la trompe, le chalumeau, la cithare, la…

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Publiée
27/10/2026
Mise à jour
29/10/2026

1. Une liste répétée à plusieurs reprises

Daniel 3.5 énumère les instruments dont le son doit provoquer la prosternation générale devant la statue :

« la trompe, le chalumeau, la cithare, la harpe, le psaltérion, la cornemuse et toutes sortes d’instruments de musique ».

Une liste comparable réapparaît en Daniel 3.7, 10 et 15.

Cette répétition constitue l’une des caractéristiques littéraires les plus visibles du chapitre.

Elle produit un effet cérémoniel : le lecteur entend presque revenir le même signal officiel chaque fois que l’ordre royal est rappelé.

La musique n’est donc pas un simple décor. Elle participe au mécanisme par lequel l’autorité royale coordonne simultanément le comportement de la foule.

2. La musique comme signal impérial

Le texte ne décrit pas un concert destiné au divertissement des participants.

Les instruments remplissent une fonction précise : leur son donne le signal de la prosternation.

Le décret comporte ainsi trois étapes :

le signal musical est donné ;

les personnes rassemblées se prosternent ;

elles adorent la statue.

La musique permet de synchroniser une foule importante sans nécessiter que l’ordre soit répété individuellement à chaque participant.

Elle transforme ainsi l’obéissance en geste collectif immédiatement visible.

3. Les difficultés d’identification

L’identification moderne des instruments antiques reste délicate.

Un nom ancien ne correspond pas nécessairement exactement à un instrument moderne. Les traductions françaises varient donc selon les versions : « harpe », « lyre », « cithare », « psaltérion », « chalumeau », « flûte » ou « cornemuse ».

Ces différences ne signifient pas nécessairement que le texte araméen soit instable. Elles reflètent souvent la difficulté de trouver un équivalent moderne précis.

L’objectif principal de Daniel n’est d’ailleurs pas de fournir une classification organologique détaillée, mais de décrire un ensemble instrumental suffisamment imposant pour donner le signal de la cérémonie.

4. Le qeren

Le premier instrument, qeren, signifie fondamentalement « corne ».

Le terme peut désigner une corne animale utilisée comme instrument à vent.

L’équivalent le plus proche dans le monde biblique est la trompe ou le cor.

Le principe est ancien et largement répandu : une corne évidée peut produire un son puissant adapté aux signaux militaires, religieux ou cérémoniels.

Sa présence dans Daniel 3 ne soulève donc aucune difficulté chronologique particulière.

5. Le mashroqitha

Le terme mashroqitha désigne généralement un instrument à vent, souvent traduit par « flûte » ou « chalumeau ».

Son nom semble lié à l’idée de sifflement ou de souffle.

L’identification précise de sa forme reste incertaine.

Il pouvait s’agir d’une flûte simple ou d’un instrument appartenant plus largement à la famille des tuyaux à vent.

Là encore, ce type d’instrument est très ancien au Proche-Orient.

6. Le qathros

Le terme araméen qathros est généralement rapproché du grec κιθάρα (kithara), qui désigne un instrument à cordes de la famille de la lyre.

Le rapprochement linguistique est suffisamment clair pour que le mot soit habituellement considéré comme un emprunt au grec.

Il s’agit de l’un des termes qui ont alimenté la discussion concernant la date de Daniel.

La présence d’un emprunt grec dans un texte décrivant la cour babylonienne a parfois été considérée comme incompatible avec le VIe siècle av. J.-C.

Cette conclusion demande cependant à être examinée plus attentivement.

7. Le pesanterin

Le terme pesanterin est généralement rapproché du grec ψαλτήριον (psaltērion).

Il désigne également un instrument à cordes, probablement joué en pinçant celles-ci.

Le mot est à l’origine du terme français « psaltérion ».

Ici encore, l’origine grecque du vocabulaire est largement admise.

La question importante n’est donc pas de nier l’existence de l’emprunt, mais de déterminer ce que cet emprunt permet réellement de conclure concernant la date du récit ou celle de sa forme linguistique.

8. Le cas plus difficile de sumpōnyā

Le terme sumpōnyā a traditionnellement été rapproché du grec συμφωνία (symphōnia).

Le mot grec signifie fondamentalement « accord », « harmonie » ou « concordance de sons ». Son évolution sémantique a ensuite permis différentes utilisations musicales.

Certaines traductions anciennes et modernes ont compris le terme araméen comme le nom d’un instrument, parfois rendu par « cornemuse ».

L’identification exacte demeure toutefois discutée.

Il faut surtout éviter un anachronisme : la ressemblance avec le mot moderne « symphonie » ne signifie évidemment pas que Daniel décrit une symphonie au sens orchestral moderne.

Le terme appartient à un univers musical totalement différent.

9. Combien de mots grecs sont réellement présents ?

La formulation prudente consiste à reconnaître au moins deux noms d’instruments dont l’origine grecque est largement admise :

qathros, rapproché de κιθάρα (kithara) ;

pesanterin, rapproché de ψαλτήριον (psaltērion).

Le cas de sumpōnyā est également souvent associé au grec συμφωνία (symphōnia), mais les questions concernant son sens exact et son histoire lexicale demandent davantage de prudence.

L’argument chronologique ne doit donc pas être construit sur l’idée approximative que Daniel 3 contiendrait une grande quantité de vocabulaire grec.

Le phénomène est beaucoup plus limité : il concerne principalement quelques termes techniques appartenant au domaine musical.

10. Pourquoi ces mots ont-ils été utilisés pour dater Daniel ?

Dans les interprétations qui situent la composition finale de Daniel au IIe siècle av. J.-C., pendant la crise provoquée par Antiochos IV Épiphane, les termes grecs ont souvent été considérés comme des indices importants.

Le raisonnement est simple : après les conquêtes d’Alexandre le Grand, à partir de la fin du IVe siècle av. J.-C., la langue et la culture grecques se diffusèrent largement dans le Proche-Orient.

La présence de mots grecs dans Daniel semblerait donc, à première vue, particulièrement naturelle dans un texte de l’époque hellénistique.

Cette observation possède une certaine valeur.

Elle ne suffit cependant pas à démontrer que de tels mots étaient impossibles plusieurs siècles auparavant.

11. Les contacts gréco-orientaux sont antérieurs à Alexandre

Le monde grec n’est pas apparu au Proche-Orient avec Alexandre le Grand.

Bien avant ses conquêtes, les populations grecques entretenaient des contacts commerciaux, militaires et culturels avec l’Anatolie, le Levant, l’Égypte et les grands empires orientaux.

Des mercenaires grecs servirent également des puissances du Proche-Orient ancien.

Les échanges de biens, de techniques et de personnes permettent naturellement la circulation du vocabulaire.

Il n’existe donc aucune règle linguistique selon laquelle un mot grec ne pourrait pénétrer dans une langue orientale qu’après 330 av. J.-C.

12. Les noms d’instruments circulent facilement

Les termes musicaux constituent précisément une catégorie de vocabulaire susceptible d’être empruntée.

Lorsqu’un instrument circule d’une culture à une autre, son nom peut voyager avec lui.

Ce phénomène est observable dans de nombreuses langues.

Il n’est donc pas surprenant que le vocabulaire d’un ensemble musical international puisse contenir des termes provenant de langues différentes.

Cette observation est particulièrement pertinente dans Daniel 3, puisque la cérémonie rassemble des représentants d’un empire multinational.

13. La cour babylonienne était un milieu international

L’Empire néo-babylonien avait intégré des populations provenant de nombreuses régions.

Les déportations pratiquées par les souverains mésopotamiens contribuaient elles-mêmes à déplacer artisans, soldats, administrateurs et spécialistes.

Daniel 3 insiste précisément sur le caractère impérial du rassemblement.

Il n’est donc pas nécessaire d’imaginer la Babylone de Nebucadnetsar comme un milieu linguistiquement fermé dans lequel aucun terme étranger ne pouvait être connu.

La présence de quelques noms étrangers d’instruments est compatible avec un environnement de cour où circulaient personnes, objets et pratiques venus de différentes régions.

14. L’argument du vocabulaire grec a néanmoins une valeur

Reconnaître ces contacts ne signifie pas que les mots grecs soient chronologiquement sans intérêt.

Pour qu’un emprunt soit utilisé dans une langue, il faut qu’un contact culturel suffisant ait rendu le mot disponible.

La question pertinente devient donc historique : peut-on établir à quelle date un terme musical grec particulier a commencé à circuler en Orient ?

La difficulté est que la première attestation écrite actuellement conservée d’un mot ne correspond pas nécessairement à la date de sa création ou de sa première diffusion.

Les documents antiques conservés ne représentent qu’une fraction infime des textes qui ont réellement existé.

Un argument fondé uniquement sur la première occurrence connue doit donc rester probabiliste.

15. La distinction entre date du récit et forme linguistique du livre

Une autre distinction méthodologique est nécessaire.

Même si l’on démontrait qu’un terme particulier appartient à une phase linguistique postérieure au VIe siècle av. J.-C., cela ne suffirait pas automatiquement à démontrer que l’événement raconté est fictif.

Un récit ancien peut être transmis, copié et connaître certaines adaptations lexicales.

Inversement, affirmer qu’un événement appartient au VIe siècle ne démontre pas automatiquement que chaque forme lexicale conservée dans les manuscrits correspond exactement au vocabulaire employé lors de l’événement.

La datation historique des événements et l’histoire de la transmission linguistique du texte sont deux questions liées mais distinctes.

16. Un contraste important avec le vocabulaire perse

Le livre de Daniel contient également plusieurs termes d’origine perse, notamment dans le vocabulaire administratif.

Cette situation est particulièrement visible dans les listes de responsables.

Le mélange de vocabulaire sémitique et de termes empruntés correspond à l’histoire complexe d’un texte qui se déroule successivement sous domination babylonienne puis médo-perse et qui a été transmis pendant plusieurs siècles.

Il serait donc méthodologiquement dangereux de dater l’ensemble du livre à partir d’un seul groupe très restreint de mots.

L’ensemble des données linguistiques - araméennes, hébraïques, perses et grecques - doit être considéré simultanément.

17. Pourquoi la répétition intégrale des instruments ?

Daniel aurait pu écrire simplement : « lorsque vous entendrez la musique ».

Il choisit au contraire de répéter presque entièrement la liste des instruments.

Cette répétition possède probablement une fonction littéraire.

Elle reproduit le caractère mécanique de la cérémonie.

Chaque fois que la formule retentit, le même comportement est attendu.

La succession des instruments, puis la prosternation de la foule, donne l’impression d’un rituel parfaitement organisé.

Les trois Judéens apparaissent précisément comme l’exception qui interrompt ce mécanisme.

Tout le monde reçoit le même signal.

Tout le monde est censé accomplir le même geste.

Trois hommes restent debout.

18. Musique, émotion et contrainte

Le texte ne condamne jamais la musique en elle-même.

Les instruments ne sont pas présentés comme mauvais.

Le problème réside dans leur utilisation comme signal d’un acte d’adoration imposé.

Il serait donc incorrect de tirer de Daniel 3 une théologie négative de la musique instrumentale.

Le récit porte sur l’objet de l’adoration et sur la contrainte exercée par le pouvoir royal, non sur la légitimité des instruments.

Cette distinction est importante pour éviter d’attribuer au chapitre une polémique qu’il ne contient pas.

19. Ce que les mots grecs peuvent réellement démontrer

La présence de termes musicaux d’origine grecque dans Daniel 3 constitue une donnée linguistique qu’il ne faut ni nier ni exagérer.

Elle démontre qu’un vocabulaire musical grec a pénétré la terminologie employée dans le texte araméen.

Elle est parfaitement compréhensible à l’époque hellénistique, mais elle ne suffit pas, à elle seule, à démontrer que le récit fut créé au IIe siècle av. J.-C.

Pour transformer ces emprunts en preuve décisive d’une date tardive, il faudrait démontrer que les termes concernés ne pouvaient pas être connus ou transmis dans le Proche-Orient avant l’époque hellénistique.

Une telle démonstration est beaucoup plus difficile que la simple constatation de leur origine grecque.

20. Conclusion

La liste instrumentale de Daniel 3 possède à la fois une fonction historique, cérémonielle et littéraire.

Elle correspond à une grande cérémonie impériale dans laquelle la musique fournit le signal commun permettant d’obtenir une prosternation simultanée.

Plusieurs instruments sont difficiles à identifier précisément, mais au moins deux de leurs noms sont généralement reconnus comme des emprunts au grec, et un troisième est fréquemment rapproché du grec.

Cette donnée doit être intégrée à l’étude de la datation de Daniel, mais elle ne constitue pas à elle seule une preuve décisive en faveur d’une composition au IIe siècle av. J.-C. Les contacts entre le monde grec et le Proche-Orient sont antérieurs à Alexandre, et les noms d’instruments appartiennent précisément aux catégories lexicales susceptibles de circuler avec les objets et les pratiques culturelles.

La conclusion la plus équilibrée est donc la suivante : Daniel 3 conserve quelques termes musicaux d’origine grecque qui témoignent de contacts linguistiques réels avec le monde grec. Leur présence doit être prise au sérieux dans la discussion chronologique, mais elle ne permet pas, isolément, de fixer la date de composition du chapitre ni de remettre en cause l’ancrage babylonien du récit.

Pour aller plus loin
Genèse 49.10
« Le sceptre ne s'éloignera pas de Juda, ni le bâton de commandement d'entre ses pieds, jusqu'à ce que vienne Schilo, et que les peuples lui obéissent. »
Pourquoi « Schilo » ?

Le terme « Schilo » apparaît dans la Genèse, au sein de la bénédiction de Jacob sur ses fils. Il est généralement traduit par « celui à qui cela appartient » ou « celui qui doit venir » — une prophétie messianique qui annonce un personnage issu de la tribu de Juda, à qui les peuples du monde obéiront. Pour nous, ce nom symbolise notre conviction centrale : Jésus est ce Schilo — le Messie annoncé, fils de David, fils d'Abraham, vers qui pointent toutes les Écritures. Notre site porte ce nom en hommage à cette prophétie et à Celui qu'elle désigne.

Sources et droits

Cette étude : © 2026 Schilo — Tous droits réservés. Source : https://schilo.org/anx045-les-instruments-de-musique-de-daniel-3-et-la-question-des-mots-grecs/, exportée le 03/11/2026. La version en ligne peut avoir été complétée depuis.